La Havane 2026 : inventaire amer

C’est la fin, Cuba bascule dans l’inconnu.
« Rien ne sera plus jamais comme avant…  » Mais avant quoi, au fait ? À La Havane, au petit jeu avant-après, on est certain de perdre : des services publics exsangues aux bâtiments iconiques, objets d’investissements importants et inutiles… Avant, après et retour à la case départ.

Ainsi, au cas où votre image de Cuba ressemble à la photo 1, sachez qu’aujourd’hui, au même endroit, vous trouverez la photo 2.

1 Policia nacional angle Zapata y C, époque révolutionnaire. Je n’ai pas retrouvé l’auteur de cette photo. Varda ? Korda ?
2 Policia Nacional angle Zapata y C, La Havane, un jour de semaine ordinaire de 2026

Avant : une foule investie. Après : solitude et peinture cache-misère. D’autres exemples ?

Désastres architecturaux

Prenez l’hôtel Riviera, à l’histoire truculente (propriété de Meyer Lansky, quand même…) : Construit en 1957, il a connu un lent déclin avant d’être racheté par une chaîne espagnole et refourbi « à l’identique » en 2016.

Je lui avais consacré un article que voici, pour entretenir votre nostalgie :

Mais à peine dix ans plus tard, l’entreprise touristique jette l’éponge, quitte les lieux et s’en lave les mains.

L’hôtel Riviera, aujourd’hui fermé et poussiéreux. La Havane, février 2026

Et ce n’est pas le seul hôtel dont les ex-nouveaux gérants ont mis la clef sous la porte, ou s’apprêtent à le faire : Le charmant Victoria, le spectaculaire Capri (liste non exhaustive) ne seront bientôt plus que des coquilles vides, le groupe NH s’étant lassé des tracas administratifs a lo cubano et de l’absence de touristes.

L’Edificio Girón, lui, est un grand témoin de l’époque « Rien n’est trop beau pour le Peuple ». Mi HLM, mi Cité Radieuse, déjà en 2016 il suintait la misère…

Dix ans plus tard il est toujours debout, sur des piliers de béton effrités qui m’ont fait vraiment peur. Le papi rencontré dans la cage d’escalier se tape tous les jours les 17 volées de marches, aller et retour. Et l’ascenseur ?
Mais mi vida, ça fait longtemps qu’il est cassé.
J’ai beau chercher, aucun plan de sauvegarde en vue.

Edificio Girón 1967 – 2016, une habitante des premières heures.
Ici était un ascenseur, Edificio Girón, La Havane février 2026
Les soubassements de l’Edificio Girón, La Havane, février 2026
Coursive de l’Edificio Girón, La Havane, février 2026

Et pourtant, plusieurs hôtels luxueux récents trônent sur le front de mer. Scoop : Ils sont généralement construits par une entreprise française de BTP dont le nom commence par un B.

Le rooftop d’un hôtel du Prado, avec vue imprenable sur les immeubles effrités de Centro Habana
Au premier plan : le stade éternellement en travaux, sur fond de nouvelle skyline du côté du Malecón.

Ah, le contraste entre le luxe tapageur de ces hôtels vides et la décrépitude des immeubles en contrebas. Allez comprendre…

Commerces fantômes

Certes les Mypimes sont apparues à tous les coins de rue et on s’en réjouit. C’est oublier un peu vite que certains commerces appartiennent à l’histoire d’un quartier, d’une ville, d’un pays… et constituent une part de son patrimoine, de sa mémoire collective.

Prenez le magasin Woolworth, rebaptisé 10cent puis Variedades, qui illuminait le carrefour 23 y 12 d’une lumière intermittente il est vrai… Parfois vide, parfois plus en fonds, il aura permis à tout un quartier de s’approvisionner pendant des décades. Et fourni du travail à des dizaines de travailleurs pauvres… D’après les voisins, il aurait été racheté par une entreprise chinoise (?) qui a fini par l’abandonner là.

La Havane ,hiver 2023 : Ex Woolworth ex 10cent ex Variedades… un des principaux points d’approvisionnement du Vedado, aujourd’hui fermé.

Encore un exemple dans cette liste déprimante : Le carrefour de San Rafael et Galiano, dans Centro Habana, était autrefois surnommé La esquina del pecado (le coin du péché), je vous laisse deviner pourquoi.

Tienda flogar 1956 Galiano y San Rafael, photo droits réservés

À court de triomphes (du capitalisme puis de la Revolución), il a végété pendant les années de vaches maigres avant de renaître sous l’impulsion des nouveaux petits commerçants. Pendant quelques mois, l’animation autour des stands de pacotille a concurrencé les vitrines presque vides du magasin nationalisé Flogar.

Angle boulevard San Rafael et calle Galiano en 2024, lorsque la fièvre commerciale bat son plein.

C’était sans compter que les infrastructures, ça s’entretient. La désintégration du magasin Boulevard juste en face a mis un terme à la reprise, mais pas à l’angoisse des gens qui habitent là ou y passent tous les jours.

Angle boulevard San Rafael et calle Galiano en 2026 : trop tard pour la reprise économique

Annonces radio surréalistes

5 février 2026
On ne parle plus que ce ça : la radio d’État vient d’annoncer que le président s’adressera au Peuple demain à 10h. À l’heure dite, je suis prête pour cette déclaration fracassante, mais l’inconnue avec laquelle je partage une table au café du coin est plus dubitative :
Ça va être du blabla comme d’hab.

Après de longues minutes de langue de bois révolutionnaire, l’annonce tombe enfin : Arrêt immédiat des transports en commun dans toute la capitale, faute de combustible.

Il faut se figurer ce que sont ces transports : matériel épuisé, horaires erratiques, attente interminable… mais enfin ils ont le mérite de subsister et d’être abordables.

J’ai tout de suite une pensée pour celles et ceux qui sont partis travailler ce matin et vont rentrer à pied. Pourquoi ne pas avoir fait cette annonce hier soir, pour leur laisser le temps de s’organiser ?
– Ah oui c’est vrai, ça aurait été moins pire. Dans un pays normal…

Colapso = Effondrement. Pour avoir publié ces vidéos criantes de vérité, l’équipe de El4tico est sous les verrous depuis des mois.
Télétravail sans courant électrique ? Un des réels hilarants de José Martinez depuis Miami.

Dans la foulée, les parents d’élèves seront convoqués pour apprendre ce qu’ils savaient déjà : Entre les profs qui ne peuvent plus venir travailler, les bus qui ne transporteront plus les élèves souffrant d’un handicap, les cantines sans rien à manger et les cours dispensés en ligne sans courant électrique… l’Educación, fleuron de la Revolución, poursuit sa chute vers le néant.

8 février 2026
-Mais corazon, comment tu vas faire pour rentrer chez toi ?
La radio vient d’annoncer que faute de carburant (bis), les compagnies d’aviation ne pourront pas faire le plein à l’aéroport José Martí. La rumeur enfle : les étrangers vont rester sur place pour un temps indéfini.

Perso cela ne m’inquiète pas, j’attends tranquillement le message d’Air France qui va effectivement m’informer dans quelques heures que nous ferons une escale technique à Nassau avant de traverser l’Atlantique.

Mais il est vrai que je viens d’un « pays normal », que j’ai des droits à faire valoir et accès à des sources d’information fiables 24h sur 24. Par ailleurs je ne risque rien à commenter.

 Paralysie culturelle

Ce qu’il reste des politiques culturelles volontaristes développées pendant la guerre froide, c’est l’un des sujets qui m’anime dans ma relation avec cet étrange pays.

Galeries, ateliers d’artistes, théâtres, cinémas… et même des initiatives récentes ressemblant à nos « tiers lieux » hexagonaux : chaque année je m’y précipite dès mon arrivée. Car non, n’en déplaise aux caciques, l’art n’appartient pas au pouvoir.

Mais aujourd’hui la formule « Faute de combustible » semble être précédée par « Tout doit disparaitre ».

Prenons l’axe de la calle Línea : depuis le Puente de Hierro, s’alignent la Fábrica de Arte Cubano, el Ciervo Encantado, le Teatro Trianón (siège de la compagnie El Público), le Mella, le Raquel Revuelta, la Casona de Línea – Teatro Adolfo Llaurado, le centro cultural Bertolt Brecht, le Ludi Teatro… pour ne mentionner que les lieux qui se consacrent au théâtre.

Retapé par les artistes il y a à peine dix ans, le siège du Ciervo Encantado est désormais vide.

Dès le 3 février, l’équipe du Ciervo Encantado déclarait publiquement :

(…) El Ciervo Encantado n’appartient plus et n’a plus aucune relation professionnelle avec le Centro de Teatro de La Habana, ni avec le Consejo Nacional de Artes Escénicas, ou le Ministerio de Cultura.
Nous ne soumettrons plus notre création aux normes, régulations et mécanismes d’évaluation pratiqués par ces institutions.
Nous vous informons donc que El Ciervo Encantado n’occupe plus son siège de Línea y 18 dans le Vedado. (…) 1

C’est très courageux de la part de cette équipe menée par Nelda Castillo. Il faudra désormais les chercher dans les interstices de la culture officielle… Mais à l’exception de la Fábrica, qui continue à fonctionner malgré quelques tracasseries administratives, tous les autres lieux mentionnés ci-dessus sont fermés aussi. Officiellement par… manque de combustible.

Teatro Mella, ex cinéma qui accueillait régulièrement les meilleurs concerts du festival de jazz de La Havane.
Teatro Mella, La Havane 2023. En 2026, les occasions de visiter l’intérieur se sont raréfiées…
Même la cafeteria du Centro Cultural Bertolt Brecht n’a plus rien en stock.

Anecdote personnelle : attenante au Trianón, mon théâtre préféré, se trouve la pâtisserie Dulcinea qui fabrique une version cubaine de tropézienne. J’adore. Elle est bien entendu fermée et cela me fait presque autant de peine.

Résilience & amitié

Necesitas ser feliz « tu as besoin de bonheur » par Abraham, street artist aussi furtif que productif, calle San Isidro, La Havane février 2026.
Sisyphes Cubains : faire la queue à la banque, transporter l’eau potable et recommencer. La Havane, février 2026.

Malgré cet inventaire des désastres en cours, n’allez pas croire qu’il ne reste rien ni personne pour continuer coûte que coûte à créer et à imaginer le futur.

Si Luisma, Maykel et des centaines d’autres croupissent toujours en prison, on peut encore aller voir un film chez Lynn et Miguel, qui auto-produisent et diffusent en toute discrétion. Samuel et Derbis continuent, en l’absence de soutien institutionnel, à promouvoir (et même parfois nourrir) les artistes fragiles et géniaux de leur studio Art Brut Project Cuba. Lucides et opiniâtres, ils font partie de celles et ceux qui ont la force de continuer à créer sur l’île.

Séance cinéma et débat chez Lynn Cruz et Miguel Coyula, La Havane février 2026. Photo Miguel Coyula.
Art Brut Project Cuba : des œuvres à vendre pour financer le projet et fournir un revenu aux artistes du quartier.

Pour se faire plaisir on peut aussi voir et revoir les inusables pintores concretos du Museo de Bellas Artes, ou assister à un concert du groupe La Cruzada, qui m’a bien fait marrer avec sa fable sur un certain Liborio !

Vous savez que Liborio a émigré ? Je lui ai demandé comment il avait fait pour financer le voyage, les démarches, le visa…
– Ah mais avant de partir j’avais ouvert une Mypime
Et tu vendais quoi, sans indiscrétion ?
– Facile, je vendais des justifications…

Concert « Crónicas de Liborio » du groupe La Cruzada, La Havane, février 2026

Ou encore re-faire le tour des galeries ?
Scène de genre à Galeria Habana, doyenne de la promotion de l’art Cubain. La grille est fermée mais ce qu’il y a à l’intérieur me fait de l’œil :

Señor, vous savez si la galerie ouvre en ce moment ?
– Oui mais ils partent tôt (par faute de…)
Le lendemain à 14h, je toque à la porte de service.
Vous êtes ouverts ?
– Oui mais la compañera ne peut pas vous faire visiter à cause de l’apagón. Venez demain matin vers 10h, après no hay.
Le lendemain 10h :
– Ah je me souviens de vous. Attendez une petite heure, la compañera arrive à pied de Marianao…

Une œuvre de Wilfredi Prieto, Galeria Habana, février 2026.

Le temps passe lentement à Cuba, à recommencer éternellement les mêmes tentatives infructueuses…

En parlant de temps, avant de clore ce chapitre je tiens à remercier publiquement les architectes qui ont conçu, dans la première moitié du XXe siècle, ces Edificios capitalistas (sic), joyaux indestructibles et joie de mes yeux qui émaillent l’espace public, tellement plus rassurants que ceux d’avant et ceux d’après.

Un des innombrables édifices art déco qui résistent au temps. Quartier du Vedado, La Havane février 2026.



Un de mes préférés : Edificio Beroca, calle Ayestarán dans le quartier populaire du Cerro, La Havane.

Coda

Depuis que la presse française s’est emparée du sujet, tout le monde sait que le secteur de la santé à Cuba est en état de mort cérébrale. Tomber malade, se casser le bras ou mener à terme une grossesse sont synonymes de parcours du combattant et d’exposition à l’arbitraire le plus révoltant.

Pire, si on souhaite garder sa dignité, il vaudrait mieux éviter d’y… mourir. Je vous ramène d’une brève visite au cementerio Colón ces images effrayantes : Faute de matériel, les cercueils sont bricolés avec des cagettes et un bout de toile. Faute de surveillance, ces pauvres sépultures sont profanées et abandonnées dans les allées.

La Havane, février 2026 : hors des allées principales, le cementerio Colón est dans un état d’abandon effrayant.
Une sépulture abandonnée dans une allée, Cementerio Colón, La Havane, février 2026

Sensation d’avoir touché le fond ? Rude conclusion ? J’espère pouvoir y revenir bientôt avec des nouvelles bien vivantes, à l’image de cette belle inconnue croisée sur le chemin de l’aéroport, en route vers son destin !

Une belle inconnue sur son scooter neuf, en route vers son futur. La Havane, février 2026.

Image à la Une : Un enfant joue dans un tas d’ordures, quartier San Isidro, La Havane février 2026.

Voir tous les reels de José Martinez (de Miami, ne pas confondre avec le directeur de la danse de l’Opéra de Paris) et réviser son accent cubain.

Voir tous les reels de Yoani Sanchez, journaliste indépendante sous surveillance policière, pour plus d’infos sur La Havane au jour le jour.

  1. Texte original publié le 3 février 2026 sur les réseaux sociaux : INFORMACIÓN
    A nuestro público, amigos y colegas.
    Por decisión de sus fundadoras, la Maestra Nelda Castillo (Directora y Actriz), y Mariela Brito (Actriz y Teatróloga), y con el apoyo de los artistas que lo integran, El Ciervo Encantado deja de pertenecer y tener vínculo laboral con el Centro de Teatro de La Habana (CTH), el Consejo Nacional de Artes Escénicas (CNAE), y el Ministerio de Cultura (MINCULT).
    No continuaremos sometiendo nuestra obra a las normas, regulaciones y mecanismos de evaluación y aprobación practicados por estas instituciones hacia nuestro trabajo.
    Por lo que informamos que El Ciervo Encantado no radicará más en la sede de Línea y 18 en el Vedado.
    GRACIAS a todos los que nos han acompañado hasta este punto del camino, y a quienes continuarán haciéndolo en esta nueva etapa.
    Este 2026 El Ciervo cumple 30 años, y lo celebraremos con la alegría de tener una obra genuina, que seguiremos compartiendo, y cuidando. ↩︎

Sauf mention contraire, toutes les photos de cet article sont de Céline Gruyer.

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