Jamais mon privilège d’Européenne blanche vivant en démocratie et payant en euros ne m’aura sauté à la figure avec une telle force. Pourtant depuis 2010 La Havane, Cuba et ses provinces, ne cessent de m’interroger au fil de nombreux séjours. J’y reviens en 2026, avec un sentiment crépusculaire qui échappe à toute analyse politique.
Arriver et se poser
Aéroport de Mérida, 5h du mat’
Je comprends soudain pourquoi la compagnie d’aviation m’a fait toutes les misères possibles pour enregistrer ma valise : une petite troupe de Cubains sont déjà là, assis sur leurs suppléments de bagages. Ce sont des mules1, qui passent les frontières avec tout ce qui se vendra sur l’île : vêtements, médicaments, pièces détachées, gâteaux d’anniversaire… objets de convoitise ou de nécessité, que l’État échoue à importer.


Une fois dans l’avion, l’ironie de la situation se révèle : les « importateurs » occupent les deux premiers rangs grâce à leur billetVIP Priority (sic), qui permet d’enregistrer beaucoup de bagages en soute.
Mais qui va encore à Cuba pour un autre motif ? Les rares voyageurs non missionnés pour retaper l’économie locale, dont je suis, sont loin de remplir les autres rangées…
Juste le temps d’apercevoir la côte du golfe du Mexique, de cligner les yeux et voilà l’aéroport José Martí, ses couloirs qui sentent l’essence et la friture, un peu moins que d’habitude, ses douanières aux ongles peints (la mode est à l’ultra long pointu) et cette sensation que pour beaucoup, c’est là que tout se joue.
Les taxis ont fortement augmenté leurs tarifs (30 € au lieu de 20) au motif que l’essence est introuvable, j’y reviendrai. Sur la route, une abondance de scooters électriques de marque asiatique m’indique que oui, le changement est en cours.
Je vais chez D qui me dépanne suite au désistement de B qui m’accueillait suite au départ de Maria.
En 2010 j’étais tombée par hasard sur cette adresse fantastique, calle Línea, proche du Malecón. Je n’en ai jamais bougé, une amitié s’est construite, l’appartement immense et intimidant m’est devenu familier. Puis Maria la combattive s’est lassée, elle a pris un avion pour Madrid et n’est jamais revenue.

En 2024 j’ai dû me relocaliser sur l’Avenida Presidentes, dans une de ces tours de construcción capitalista (c’est à dire datant des années 50, gage de qualité et durabilité, je vous laisse savourer l’élément de langage). C’est ainsi que j’ai rencontré B, apprécié sa compagnie, la qualité de l’architecture et la vue panoramique.


2026 : deux jours avant mon arrivée, B a dû annuler : sans électricité, impossible de faire marcher la pompe qui amène l’eau jusqu’au 7e étage… Me voici donc chez D, dans un biplanta proche du carrefour 23 et 12, quartier de cinémas et de galeries. J’en ai toujours rêvé mais sans imaginer qu’en cette période d’apagones à répétition, adieu projections et vernissages…
Chez D, la vie est super bien organisée pour faire face aux pénuries diverses : toutes les ampoules sont rechargeables et un generador eléctrico prend le relais quand survient l’inévitable apagón. Le principe est simple : il se charge cuando hay et se décharge cuando no hay. En silence, ce qui nous change des générateurs à essence, bruyants et malodorants.
Tous les matins, à la table du petit déjeuner, nous parlons de tout, et pas seulement de la situation calamiteuse de l’île. Comme beaucoup de Cubaines et Cubains de la classe moyenne, B a laissé tomber son métier d’infirmière pour se consacrer à plein temps à l’accueil de touristes. Ou d’artistes invités au Festival del Nuevo Ciné Latinoamericano de La Habana… Elle en connaît un rayon sur les heurs et malheurs de cette manifestation autrefois prestigieuse.
Solitudes
C’est d’abord le Vedado (ses étudiants, ses artistes, ses familles avec liens à l’étranger…) qui s’est vidé de ses habitants, puis l’hémorragie est devenue sensible dans tous les quartiers. Il y a aujourd’hui à Cuba plus de despedidas que de baptêmes ou de mariages.


Le Malecón semble avoir perdu son pouvoir d’attraction et certains carrefours, qui avaient connu de brèves années de gloire, sont retournés à leur anonymat : le glacier Amore, concurrent de Coppelia ? Disparu et ses clients avec. Le parque où l’on se connectait à internet, les bars branchés ouverts par la nouvelle génération ? Déserts. La liste est longue…



De Centro Habana au Cerro, du Parque Almendares à Marianao, l’absence de compagnie dans la rue est sensible aussi. À la nuit tombée, elle donne le vertige.
Rappel : selon les sources, ce serait entre 13% et 25% de la population2 qui est allée, ces dernières années, chercher son avenir loin de l’île…
Abondance de Mypimes et pénurie de devises
Jamais je n’ai vu tant de nourriture à La Havane. En quantité et variété, c’est l’abondance. En points de vente aussi : magasin d’État ou racheté par une entreprise chinoise, mypime, marché « libre »… Sauf que les prix sont totalement inaccessibles aux Cubains moyens. Pour tenter de cerner la situation, je vous ai préparé un quiz :
> Si l’ami F est payé 2 000 pesos par mois par l’État, alors que le plateau d’œufs en coûte 2 900, comment fait-il ?
> Qui sont ces gens d’apparence ordinaire, qui s’achètent des œufs à ce prix-là ?


> Si le carretillero du coin vend des pommes de terre (une rareté à Cuba), comment se fait-il que le « marché des milliardaires », dans la zone des ambassades, n’en propose toujours pas, sauf sous le manteau ?
> On salue l’apparition de tomates de qualité et même de courgettes sur ce marché, mais quelqu’un pourrait-il expliquer pourquoi les circuits étatiques sont incapables d’en produire ?


> Le yaourt en bolsa d’un litre a disparu des magasins accessibles, mais d’où viennent ces emballages hors de prix, pour le même produit ?
> Même chanson pour le lait en poudre, qui a disparu de la libreta mais réapparaît par miracle et en quantité dans certains magasins ?


Quant à ces fameuses Mypimes leur fonctionnement est mystérieux et cela est certainement dû à leur mode d’approvisionnement : certaines alignent fièrement le contenu de deux valises « retour du Mexique », d’autres ont manifestement accès à des produits italiens ou asiatiques en quantité. Mais la gestion des stocks est aléatoire, générant une fièvre acheteuse… pour celles et ceux qui le peuvent. Par ailleurs leur ambiance n’est pas toujours des plus cordiales. Deux exemples :


La Única est installée récemment sur le carrefour 23 et N. Fruit d’un négoce chinois à ce qu’il paraît, elle annonce la couleur néo-coloniale sur un grand panneau à l’entrée :
LA ÚNICA
Une nouvelle expérience de shopping
Règlement du magasin (extraits) :
Pour permettre à plus de clients de faire leurs courses, il est interdit de photographier et filmer dans le magasin.
Achats limités à 3 unités par produit. Si vous souhaitez mettre en place une coopération commerciale, adressez-vous au gérant.
Tout ça pour quelques savonnettes… À l’inverse, la boutique Canelita ressemble à une petite épicerie bio de quartier et son ambiance est des plus amicales. Mais le grand prix de la Mypime la plus utile et agréable est décerné pour la 3e année consécutive à Home Deli, spécialiste en produits italiens de qualité. Et vous pouvez y boire une bière (italienne) en terrasse jusque tard le soir.
N’empêche, la floraison de ces commerces relance l’abîme social entre ceux qui ont accès aux devises fortes… et les autres. Comme au temps des diplotiendas ?

Et quid de l’agriculture urbaine ? D’une part, les surfaces cultivées sont devenues dérisoires par rapport au nombre de bouches à nourrir. D’autre part, cela fait déjà des années que l’on cultive en ville, de préférence, des plantes pour la pharmacie (agave, oregano) ou des fines herbes (hierbabuena, albahaca) au pouvoir nutritif limité, d’autant qu’elles sont souvent réservées aux grands hôtels…
Une simple transaction
Imaginez que vous vouliez faire quelques courses au Home Deli, justement. Vous avez un beau billet de 50 € que la vendeuse serait ravie d’accepter, mais elle ne peut vous rendre la monnaie qu’en pesos et elle n’en aura jamais assez en caisse. En effet, le cours du peso en ce début d’année est de 500 pour 1 €.
Plutôt que de rentrer chez moi avec une caisse de petits billets, je m’en vais donc changer ailleurs mon sésame européen. La nuit tombe, les magasins ferment. Tout en bas de la Rampa, me voici au bar de la Torre K, qui distille son atmosphère à la Edward Hopper.
Deux jineteras essaient de me convertir au gin tonic, sans succès. Ici je peux payer avec mes euros mais on me rendra la monnaie en dollars US. Le taux d’équivalence étant communément, dans la rue, de 1 pour 1…
Enfin je remonte la calle 23 en éclairant mes pas avec ma précieuse lampe de poche, pour arriver juste avant la fermeture et payer mes courses… en dollars. Oui mais en petites coupures.
Moralité : c’était bien la peine de supprimer la double monnaie.

Conclusion provisoire
Dans un prochain article je vous parlerai de quelques désastres architecturaux, d’annonces radio surréalistes, de rationnement d’essence, de paralysie culturelle, de Cubains et Cubaines résilients et d’amitié.
En attendant restez connectés, car à Cuba après des décades d’immobilisme, tout peut arriver très vite.
Image à la Une : La Havane en février 2026, la vie continue pendant l’apagón sur la calle 23, carrefour des cinémas.
Compléments d’info en français :
- Guide Ulysse : Les mules, fourmis de l’économie cubaine ↩︎
- Le Monde 30 avril 2025 : Cuba voit sa population s’effondrer et vieillir ↩︎


