Cuba sans premier mai

Alors que Cuba doit vivre son premier mai sans défilés massifs, pour la première fois depuis des lustres, c’est le moment de faire le point sur le sens révolutionnaire de cette manifestation…

Et sur les différences fondamentales avec « notre » 1er mai français ! Mais tout d’abord, voyons comment le pays caribéen va gérer l’absence de défilés lors de ce Día Internacional de los Trabajadores, tout aussi important que la Fête Nationale du 26 juillet.

Tuitazo (twitter party)

Le Premier Ministre actuel, plus geek que le précédent, a publié ceci sur son compte twitter : « El primero de mayo, a las 8 de la mañana, al mismo tiempo, juntos cantemos el himno nacional y ademas regalemos el aplauso que merecen todos los trabajadores (…)  » En bref : À huit heures du matin, tout le monde chante l’hymne national et applaudit les travailleurs (…). Rien de très révolutionnaire dans le plan de communication.

Et que dit Granma, l’organe de presse officiel ? « Le réseau social twitter pourra être pris d’assaut par l’ardeur ouvrière, l’esprit d’espérance et la conviction de la victoire qui mobilisent toujours à Cuba les forces prolétaires ». Pour être raccord, twittez donc #ViviremosYVenceremos et #El1MayoVamosA … la Plaza (subtil jeu de mots avec Vamos a la Playa).

Monumento a Antonio Maceo à Santiago de Cuba. Il n’y a pas qu’à la capitale que la Plaza restera vide en ce Premier mai 2020. Photo Dirk van der Made, licence Creative Commons, merci !

Les espaces numériques se substituent donc aux Plazas de la Revolución, avec à la tribune d’honneur Etecsa, fournisseur officiel de télécommunications dont les tarifs sont notoirement exorbitants pour les bourses prolétaires cubaines.

Mon Premier Mai à Cuba

Comment ça se passe en temps normal ? Hors épidémie Covid-19 ? Voici quelques explications partant de ma petite expérience, un Premier mai à Santa Clara en 2012. Dans ma très grande naïveté, je n’avais pas bien compris la différence fondamentale entre le défilé à la française et la version cubaine :

En France on va d’un point A à un point B (disons Bastille – Nation) en manifestant ses revendications. Mais à Cuba on défile devant une tribune officielle, en manifestant son soutien au gouvernement !

Et pas question de se pointer le nez au vent pour se joindre au cortège. Pour défiler il faut faire partie d’un groupe constitué : unité de travail, école, syndicat, délégation étrangère… Il faut aussi piétiner pendant des heures, en attendant son tour. Certaines entreprises affrètent des bus dès la veille au soir pour s’assurer de la présence de leurs troupes devant la tribune en temps voulu !

La tribune, justement : elle est composée d’officiels et d’invités d’honneur. Si cela vous fait vraiment envie, sachez que certaines associations françaises proposent des voyages organisés avec cette prestation.

Alors moi j’étais dans la foule contenue par les barrières de sécurité, à observer ceux qui marchaient manifestement par obligation et ceux qui y prenaient un grand plaisir.

Je retiens de jolies rencontres avec les délégations du resto local ou des syndicalistes vénézuéliens, beaucoup d’enfants sur les épaules de Papi (ça c’est international), beaucoup d’uniformes et une fanfare qui cuit sous un soleil de plomb pendant cette cérémonie de plusieurs heures…

Et bien entendu j’ai fait quelques selfies aux pieds du monument du Che¹, mais je vous en fais grâce et vous propose plutôt un petit bout de défilé : les étudiants des écoles d’art qui se marrent bien en fin de cortège.


Brève histoire du Premier Mai à Cuba

Le Premier mai, Journée internationale des travailleurs, est instauré par la deuxième Internationale Socialiste, comme journée de grève pour la réduction du temps de travail.

Une fois cette revendication satisfaite dans la plupart des pays industrialisés, le Premier mai devient une fête pour célébrer les combats des travailleuses et des travailleurs. Célébrée dans de nombreux pays du monde, c’est souvent un jour férié, donc institutionnalisé.

Cuba, 1er mai 1919 : Alors en pleine période coloniale, Cuba connaît son premier défilé de travailleurs. En 1925, le mouvement communiste déploie pour la première fois sa banderole dans le défilé. Pendant la période dite « républicaine », ces manifestations sont souvent l’occasion d’affrontements sanglants. Mais sous Batista, dans les années 50, le Día Internacional de los Trabajadores est réduit à une cérémonie en présence du ministre du Travail.

Depuis 1959, la journée a pris l’ampleur que l’on connaît. Elle est particulièrement impressionnante à La Havane, où le Chef d’État prononce, depuis la tribune, des discours kilométriques… En 2000, les centaines de milliers de manifestants prolongent le défilé jusqu’à l’Ambassade des États-Unis pour réclamer la « libération » du jeune Elian Gonzalez, retenu dans sa famille à Miami. En 2017, un incident spectaculaire fait le tour des télévisions du monde entier : Prenant au pied de la lettre les promesses d’ouverture économique, un inconnu brandit le drapeau États-Unien devant la tribune. Panique des organisateurs, arrestation musclée et scandale, car on ne rigole pas avec les symboles patriotiques à Cuba. N’empêche, c’est une très mauvaise publicité pour le gouvernement.


Cet épisode nous aide à comprendre à quel point la manifestation populaire du Premier mai est aussi et surtout politique. D’ailleurs, depuis le début de renouvellement à la tête du pays, la composition de la tribune d’honneur est bien souvent le baromètre des changements en cours ou à venir. Ouvrez l’œil lors du prochain défilé, en 2021 si tout va bien !

En guise de conclusion je vous propose une brève vidéo : un panoramique à 360° de « mon » défilé à Santa Clara. Réalisé à main levée, c’est pas du grand cinéma mais ça permet de voir le côté pile et le côté face de l’événement, ses acteurs et ses spectateurs, la joie et l’ennui, quand l’exceptionnel devient banal et se délite dans le quotidien, tout comme la Revolución…


¹ Che Guevara a son monument ici, composé d’un mausolée, d’une énorme statue et d’une immense esplanade – pleine ce jour-là. Il est sans conteste le plus grand héros de la ville, loin devant tous les autres et ses représentations sont innombrables.

Sources : Desde casa, un asalto proletario a las plazas digitales sur Granma Digital.

Dates provenant de la Biblioteca nacional de Cuba José Marti.

Photo à la Une : Santa Clara, Cuba, 2012 : le défilé du Premier Mai.

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