Cuba : la double monnaie en 12 dates + 1

CUC et CUP sont dans un bateau. L’économie tombe à l’eau, qu’est-ce qu’il reste ? Le dollar ! Hein ? Le dollar US à Cuba ? Oui, et cela mérite quelques explications. Ci-dessous nous allons tenter de démêler la complexité du système monétaire cubain.


Avertissement : J’ai déjà écrit un petit mémo sur la double monnaie à Cuba, à destination des primo-arrivants. Vous pouvez le trouver ICI. L’article qui suit a vu le jour grâce à la parution de Diez fechas para entender la doble moneda en Cuba (10 dates pour comprendra la double monnaie), article de Lía Vega sur le site Tremenda Nota. Merci !


Car en prenant les faits dans l’ordre chronologique, on arrive à se faire une idée, à défaut de comprendre la logique du système. Imaginez un monde où vous auriez à jongler entre anciens francs (votre salaire) et nouveaux (les biens de consommation courante) avec, par dessus le marché, le dollar réapparu il y a quelques semaines, pour certains achats mais pas d’autres…

1962 – 1993 : préambule

L’embargo entre en vigueur. Le peso cubain n’est pas une devise, il n’a pas de taux de change officiel et ne sort pas de Cuba. Quant au dollar voisin, interdit sur l’île dès 1961, il a été dépénalisé en 1993. Mais à l’époque il pouvait coûter jusqu’à 100 pesos cubains, situation intenable en plein Période Spéciale.

1994 : naissance du CUC, le peso convertible

Les premiers billets de pesos convertibles (CUC) sont émis en 1994. Alors, 1 CUC équivaut à 1 USD ou 25 CUP et chaque CUC en circulation a son dollar en réserve à la Banque Centrale de Cuba.

1 CUC = 25 CUP, on ne le répétera jamais assez. Ici dans une tienda Caracol à Jibacoa.

Jusque-là on comprend à peu près : le CUC serait une « contremarque » qui permet d’acheter des biens importés dans les diplotiendas, sans afficher la monnaie honnie des yanquis.

Cette nouvelle monnaie permet de récupérer les devises étrangères qui circulent dans le pays via des particuliers, au profit de l’économie nationale. Une mesure temporaire, ou plutôt « conjoncturelle » comme on dit à Cuba.

2003 : le CUC remplace le dollar dans les entreprises d’État.

Premier dérapage : à l’origine, seules les personnes physiques (expats, touristes ou cubains) pouvaient payer en CUC dans les commerces de détail. Mais en 2003, sur les comptes en banque des entreprises, le CUC se substitue au dollar.

Si vous avez bac + 10 en économie, lisez-donc la Resolución 65/2003 de la banque centrale de Cuba qui expose ce fait étrange : « Dispone el uso del peso convertible (CUC) como único medio de pago para denominar y ejecutar transacciones entre entidades cubanas. »

Perso je comprends à peine mon relevé de banque, mais j’ai quand même capté qu’à partir de cette date, on ne sait plus exactement combien il y a de dollars à la Banque Centrale de Cuba. La valeur d’échange du CUC part à la dérive, telle les radeaux des balseros qui tentent de rallier Key West.

D’autant que le taux de change est variable selon les secteurs de l’économie. Les personnes employées depuis quelques années par des entreprises étrangères sur la zone franche de Mariel en savent quelque chose…

Entrée de Mariel, zone franche à l’ouest de La Havane. Les photos ne sont pas autorisées à l’intérieur.

2004 : biens et services payables en CUC

Fin 2004, la commercialisation de biens et services passe au CUC. Et tant qu’à faire, une taxe de 10% est applicable au change du dollar vers le CUC. Une mesure justifiée par la « légitime défense » face à la persécution financière des États-Unis vis-à-vis de l’île. Elle est toujours en vigueur aujourd’hui…

2005 : 25 pesos = 1 CUC mais 1 CUC = 24 pesos

Depuis mars 2005, les individuels qui changent 25 pesos cubanos (CUP) obtiennent 1 CUC. Mais dans l’autre sens, ils perdent 1 peso. C’est toujours ça de gagné me direz-vous, car il n’y a pas de petites économies.

2011 : le début de la fin, épisode 1

Huit ans après sa mise en circulation, le CUC a fait la preuve de son inefficacité pour sauver l’économie nationale. De plus, dans la vie quotidienne, il creuse les inégalités entre ceux qui en ont et les autres.

Scène de rue dans le Vedado, quartier réputé « cossu » de La Havane : Quand les retraités payés en CUP ne savent plus à quel saint se vouer…

L’élimination de la double monnaie est déclarée « objectif national ». Le Lineamiento No. 55 (toujours pour les bac + 10) précise que cette unification dépend essentiellement de l’augmentation de la productivité, donc de la disponibilité des biens et services.

2013 : le début de la fin, épisode 2

Deux ans après son annonce, le processus d’unification doit débuter officiellement. L’unique monnaie en circulation sera le peso cubano (CUP), afin (entre autres) de ne pas léser les petits épargnants. On peut espérer au passage que les comptes de résultat des entreprises cubaines seront plus lisibles…

2014 : Un petit pas pour l’Homme…

Faire la queue au petit matin chez Etecsa. « Cette unité accepte le paiement en CUP ou CUC au taux de change en vigueur ».

Mars 2014 voit fleurir sur les vitrines d’étranges affichettes : les marchandises annoncées en CUC sont payables en CUP et inversement. Sauf que pour payer en moneda nacional dans un resto chic, il faut une sacrée pile de billets, mais passons.

Le processus débute dans deux tiendas recaudadoras de divisas (ce qui signifie, à Cuba et nulle part ailleurs : boutiques de récupération de devises) de Miramar et s’étend doucement à tout le pays.

2015 : les nouveaux billets arrivent

Des billets de 200, 500 et 1000 pesos cubanos (CUP) commencent à circuler. Il paraît qu’ils étaient prêts depuis longtemps, en prévision de la suppression du CUC.

L’annonce a l’air sérieuse. Je me souviens très bien de cette période : je comptais les CUC ramenés chez moi en France, en prévision du prochain voyage. Persuadée comme tout le monde de la disparition de cette monnaie, je pensais alors tapisser une boîte de souvenirs avec mes billets obsolètes…

Mais le CUC a fait de la résistance, allez savoir pourquoi…

2017 : le suspense est intolérable

Bourse aux logements sur le Prado, 2017. Longtemps interdit, l’achat-vente de logements entre particuliers se fait bien entendu en CUC.

C’est le Chef d’État qui le martèle : Une-solution-doit-être-trouvée-sans-retard ! Plus de 200 spécialistes travaillent alors au processus d’unification, un vrai casse-tête. Des experts étrangers sont appelés à la rescousse, pour étudier ce phénomène pourtant 199% cubain. Sans succès notable. Vu le taux de change CUP/CUC de 25 pour 1, ce n’est pas vraiment étonnant.

2018 : toujours rien en vue

C’est la fin d’un mandat et l’aube d’une nouvelle ère, car tout le monde sait que le prochain président ne sera pas choisi parmi les « éléphants » de la génération historique. La rumeur qui annonce la suppression du CUC jette des milliers de cubains dans les files d’attente devant les banques, pour y changer leurs devises.

Mais un communiqué de la Banque Centrale précise que le CUC est bien là pour durer « jusqu’à ce que le processus d’unification permette son retrait ». Aucune date n’est précisée.

2019 : pour solde de tout compte ?

Depuis quelques semaines, le gouvernement a mis en place une mesure qui semble contredire les précédentes : le dollar US est réintroduit sur l’île, uniquement pour acquérir de l’électroménager et autres gros équipements, via une carte de crédit spéciale.

Objets de convoitise à Cuba : les équipements électroménagers. Ici à Matanzas en 2015. Désormais payables en CUC.
Patience de la vendeuse au magasin de souvenirs : pour ces visiteuses, c’est plutôt compliqué de distinguer les pièces de CUC de celles de CUP.

Pour ce que j’y comprends, ce serait pour éviter que les dollars US, introduits plus ou moins en douce sur l’île, ne dorment sous les matelas des particuliers. Ils sont beaucoup plus utiles dans les caisses de la Banque Centrale.

Je crois aussi comprendre que le CUC, à défaut de disparaître, a perdu un de ses usages majeurs, qui était précisément de faire le lien entre l’économie nationale et le reste du monde.

2019 mise à jour décembre : adieu le CUC ?

Quelques semaines à peine après la réintroduction du dollar US, la presse officielle fait état d’une nouveauté : deux magasins de La Havane vont désormais rendre la monnaie en CUP. C’est bien entendu un test qui va s’étendre au reste de l’Île.

Centro Comercial de la 5e Avenue (5ta y 42), Miramar. La mecque de la consommation de produits d’importation, pilote depuis décembre 2019 pour la disparition du CUC.

Adieu le CUC ? Pas d’affolement, les deux magasins se trouvent à Miramar, quartier que vous ne visiterez peut-être pas lors de votre premier séjour. Il s’agit du Centro Comercial Almendares, au coin de de 41 y 42, et du Centro Comercial de 5ta y 42, qui comme son nom l’indique se trouve sur la 5e Avenue !

Voyageurs de tous les pays, sachez que lorsque vous sortirez de Cuba, le Duty Free Shop de l’aéroport José Marti n’acceptera plus ni vos CUP ni vos CUC pour régler vos achats de cigares et souvenirs.

Désormais, on paie en dollars ou en euros. Carte bleue acceptée, commission à l’avenant !


Cet article est très largement inspiré de : Diez fechas para entender la doble moneda en Cuba, article de Lía Vega sur le site Tremenda Nota.

Voir aussi : Significativos ingresos salariales para trabajadores de la Zona de Desarrollo del Mariel sur le site de Radio Rebelde.

Photo à la Une : Manzanillo, 2017. Un coctel de ostiones se paie avec un billet de veinte pesos, moneda nacional.

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