Cuba : un avenir vert comme le dollar US

Longtemps annoncée et enfin actée, la réforme monétaire est là : le CUC disparaît du porte-monnaie des Cubains et des touristes mais aussi des comptes en banque des entreprises. Une seule monnaie alors ? Asere, ya ? Et le dollar alors ?

Hé oui, le billet vert revient sur l’île en grande pompe, accompagné d’explications économiques qui laissent soigneusement de côté les aspects idéologiques, ceux-là même qui avaient provoqué son interdiction en terre socialiste. Autres temps autres mœurs.

En 2020, on échange ses CUC contre des dollars à Cuba. En 2021, le CUC disparaîtra progressivement.

Il n’y aura donc pas vraiment d’unification monétaire, mais toujours le peso cubano (ou CUP) comme monnaie officielle pour les achats domestiques, cohabitant avec une monnaie forte – le dollar US – au taux de 1 pour 24, pour l’import-export et le tourisme, entre autres.

N’oublions pas que le CUC était aligné officiellement sur le dollar, mais que le manque de visibilité sur sa valeur d’échange n’encourageait pas les investisseurs étrangers. Cette réforme était nécessaire depuis longtemps !

De nombreux experts cubains et étrangers ont planché pendant des années pour limiter son impact sur une économie à la dérive, où chaque geste de la vie quotidienne est fortement subventionné… par un État dont les caisses sont désormais vides.

La formule magique

Lettres de l’enseigne du ciné Rex-Duplex, calle San Rafael, Centro Habana 2019

Formule magique ? Pas vraiment. En résumé, la réforme introduit une part d’économie de marché et un assouplissement du système de planification centrale. Pour permettre aux Cubains d’aborder cette nouvelle ère, les salaires et pensions versés par l’État augmentent de 250 % en moyenne.

Ne dites pas inflation, dites reordenamiento

Mais comme la plupart des produits de base – fournis par l’État – augmentent plus encore… c’est retour à la case départ, avec pour le cubano de a pie, la seule satisfaction de savoir que sa facture d’électricité, payable en CUP, correspond à peu près au coût réel. Ce qui lui fait une belle jambe.

En effet, les pénuries sur l’île sont plus graves que jamais, l’épidémie mondiale de Covid 19 prive Cuba de presque tous ses touristes et les sanctions US affaiblissent les élans de solidarité des pays tiers. Que ce soit en dollars, en pesos ou en dongs, les familles n’ont plus un radis, les magasins et marchés en monnaie nationale sont quasi vides, alors que les produits vendus en dollars sont hors d’atteinte de la plupart des citoyens.

Quant aux dollars soit disant planqués sous les matelas, disons qu’ils alimentent surtout les fantasmes des nostalgiques. Et d’ailleurs, pour ceux qui en ont, plus besoin de les cacher !


n.b. en réalité, le dollar a déjà été réintroduit partiellement depuis 2019, d’abord au moyen d’une carte de crédit puis de magasins – très impopulaires – où l’on paie en dollars pour certains produits introuvables ailleurs. Pour en savoir plus sur ce feuilleton long comme un jour sans pain, relisez l’article Cuba : la double monnaie en 13 dates + 1.


Quelques exemples

Libreta et smartphone en main, à l’agro d’un quartier plutôt cossu, La Havane, juillet 2017

Même les produits fournis par la libreta sont concernés : le pan de la libreta qui était presque gratuit (et totalement insipide) verra son prix multiplié par 20.

Le prix de l’électricité fait l’objet d’une immense inquiétude car il était supposé passer de 0,40 pesos pour 100 kilowatts/heure à 40 pesos. Comparez avec l’augmentation de 2% d’Enedis en France, tous les 1er janvier, et savourez la différence.

Ah mais attendez, non ! Finalement le gouvernement a fait savoir qu’il avait refait ses comptes et que ce serait seulement autour de 32 pesos. Bon, il va quand même falloir couper la climatisation…

Dans le même mouvement de recul, la bombonne de gaz annoncée à 213 CUP n’en coûtera finalement « que » 180, ce qui est déjà pas mal pour quelqu’un qui touche le salaire minimum (il va passer de 400 à 2 100 CUC, soit de 17 à 87 dollars).

Incrédules ? Voyez les sources où j’ai puisé ces chiffres en fin d’article.

Quant aux télécommunications, elles n’échappent pas à la hausse : les appels interrégionaux depuis un téléphone fixe coûteront désormais 1,95 peso par minute, alors qu’ils étaient presque gratuits depuis 1959. Le reste (mobiles, internet domestique) à l’avenant.

Ancien prix du lait en poudre importé, exprimé en CUP et en CUC. À partir du 1er janvier 2021, il augmentera considérablement.

Et moi dans tout ça ?

Les transports augmenteront aussi dans des proportions astronomiques. Hein, quoi, les transports ? C’est à dire… même les bus Viazul qui nous trimbalent de Viñales à Trinidad et de Santiago à Baracoa ?

Eh oui ! Et en toute logique (de marché), le secteur privé a prévu de répercuter toute hausse de fournitures sur les tarifs de ses services, bien que le gouvernement lui impose une limite à 300 % d’augmentation… Oui vous avez bien lu 300 %. Et ça c’est en admettant qu’il ait les moyens de contrôler tous les prix et tous les circuits de distribution…

Contrabandistas del Caribe (1968) au programme de la Cinemateca en 2018. Un film de Juan Oril, réalisateur mexicain surnommé « le surréaliste involontaire ».

Adieu les mojitos à 2 CUC et les casas coloniales à 25 CUC . Ce qui n’est rien en regard des difficultés profondes que vont rencontrer vos ami.e.s cubain.e.s ! Et n’allez surtout pas parler d’inflation, il s’agit de la Tarea Ordenamiento, nuance !

La culture a un prix

Harry Potter – Se acabo la magia – Teatro El Publico, m.e.s. Carlos Diaz avec les étudiants de l’ISA. Photo Omary Lorenzo, droits résrevés.

Vous le savez, je profite de chacun de mes séjours à Cuba pour visiter toutes les expos possibles, aller au théâtre et au cinéma, voir des spectacles de danse, écouter des concerts, toutes esthétiques confondues. Une passion qui jusqu’alors ne coûtait pas grand-chose, même au prix « yuma ».

Fini tout ça, la culture, droit du peuple, n’est pas loin de devenir une denrée de luxe :

  • Musées, cinémas, spectacles « locaux : jusqu’à 3 X l’ancien prix
  • Événements sportifs : jusqu’à 5 X
  • Théâtres nationaux : jusqu’à 5 X
  • Bibliothèques, archives : jusqu’à 6 X
  • Salles de concert : jusqu’à 5 X

Il ne nous reste plus qu’à entonner, avec nos amis artistes cubain.e.s, le tube prémonitoire Alabama Song de Bertolt Brecht et Kurt Weil. Ils avaient créé ce refrain pour le songspiel Mahagonny dans l’Allemagne de 1927. Une période plus noire que verte pour l’histoire de l’humanité…


Oh show us the way to the next little dollar
Oh don’t ask why, oh don’t ask why
For we must find the next little dollar
Or if we don’t find the next little dollar

I tell you we must die
I tell you we must die
I tell you, I tell you
I tell you we must die

Oh moon of Alabama, it’s time to say goodbye
We’ve lost our good old mama
And must have dollar or you know why

Alabama Song © Bert Brecht, Kurt Weill Foundation For Music Inc., Universal Ed. A.g. Wien

Sources pour le calcul du prix de l’électricité domestique et des télécommunications : A Cuba, la fin du système unique des deux monnaies dans Le Monde du 29 décembre 2020.
El Gobierno revolucionario, siempre atento al pueblo, reduce tarifas eléctricas y el precio del gas licuado dans Granma de la même date.
El Gobierno cubano reduce la subida de la tarifa eléctrica, tras las críticas populares dans 14yMedio du 28 décembre.
Tarea Ordenamiento / servicios de telecomunicaciones sur le site Etecsa consulté le 29 décembre..

Image à l a Une : Adiós CUC, bonjour dollar US, un 1er janvier 2021 à Cuba.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *