Archives de catégorie : événement culturel

évènement culturel à / de Cuba

Journal de Biennale : samedi Utopie et transports en commun

Tandis que la chaleur augmente et que les déceptions s’accumulent, je décide d’alléger le programme de visites. On va commencer en douceur sur la Rampa, au Pabellon Cuba dont j’adore l’audacieuse casquette de béton.

Continuer la lecture de Journal de Biennale : samedi Utopie et transports en commun

Journal de Biennale : Vendredi miroirs pain et 16 mm

Aujourd’hui le temps est couvert, je me hâte vers le quartier d’El Cerro. Estudio 50 y annonce une belle expo et vient de publier ses horaires sur les réseaux sociaux : 10h-18h. Miracle.

Continuer la lecture de Journal de Biennale : Vendredi miroirs pain et 16 mm

Journal de Biennale : jeudi totalement à l’ouest

Aujourd’hui le soleil tape fort dès le matin. Pour éviter les vapeurs de Habana Vieja, je me prépare un trajet vers l’ouest, là ou quelques souffles d’air allègent l’atmosphère. Le combo Galeria Habana – Artes Decorativas – Ciervo Encantado – Fábrica se trouve sur un axe quasi rectiligne, qui va du Vedado ombragé aux portes du quartier cossu de Miramar, sa playita, ses cafés avec air conditionné…

Les gardiennes et Théo Mercier

Les gardiennes de musée, à Cuba, sont des personnages… et celles du Museo de Artes Decorativas des héroïnes de roman. C’est qu’elles veillent sur des objets de prix dans un pays qui manque de tout, ce qui leur confère un certain prestige.

Théo Mercier, la grande table de « Ne me quitte pas » (fragment), Museo Nacional de Artes Decorativas, Biennale de La Havane 2019.
Entrée du Museo Nacional de Artes Decorativas, sans plus d’explications sur l’étique des œuvres présentées, La Havane 2019.

Théo Mercier, invité par l’Ambassade de France, a tout compris de ce lieu surréaliste qui expose des objets capitalistes et bourgeois, réquisitionnés lorsque les grandes familles ont émigré vers le Nord. Elles avaient pour habitude de commander leur vaisselle à Limoges et leurs chandeliers chez Baccarat…

Elles possédaient également des meubles d’un goût particulier, représentant leurs serviteurs agenouillés pour servir le thé. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur l’absence de monument dédié à la mémoire de l’esclavage dans ce pays, mais ceci fera l’objet d’un autre article, plus tard…

De nos jours, l’artisanat d’art a quasiment disparu de Cuba mais en revanche les objets fabriqués en masse pour les touristes pullulent dans les « marchés d’artisanat ». Notamment d’affreux crabes en bois verni qui feront de si jolis cadeaux au retour…

Théo Mercier, un crabe égaré dans le celadon de « Ne me quitte pas » (détail), Museo Nacional de Artes Decorativas, Biennale de La Havane 2019.
Théo Mercier, installation au Musée de la Chasse et de la Nature, Paris 2019.

L’artiste français court-circuite ces deux mouvements opposés dans une installation brillante nommée, en toute simplicité, Ne me quitte pas. Il use aussi beaucoup de la figure de l’œuf, cet objet de convoitise depuis le début de l’inflation. Ceux du Museo sont en marbre s’il vous plaît, et ressemblent comme des frères à ceux qu’il a déposés au Musée de la Chasse à Paris.

Sandwich, wifi et et reggaeton

Après cette parenthèse enchantée, je prends congé des gardiennes et pars à la recherche d’un lieu décent pour casser la croûte. Me voici attablée devant l’énième « sandwich cubano », censé receler entre deux toasts fromage, jambon, rôti de porc et pickles. Une recette d’un autre âge, comme le musée, quoi. Mais une fois de plus, la moitié des ingrédients manquent à l’appel… et les décibels du reggaeton finissent par me chasser vers un parc voisin où je tente en vain de me connecter à internet via le wifi public.

Heureusement c’est bientôt l’heure d’ouverture du Ciervo Encantado, où je vois quelques belles photos en bavardant un instant avec Mariela Brito, comédienne que j’avais découverte dans ce clip hilarant sur le Decreto 349, que je vous remets ci-dessous pour votre peine :

Mariela Brito – El CIervo Encantado

Mecánica Natural

La vraie surprise est en face : dans une halle qui abrita des trams Etatsuniens puis des bus soviétiques puis des bicyclettes chinoises puis des courants d’air, Glenda León déploie une installation de toute beauté.

Sa Mecánica Natural fait référence bien sûr à l’esprit du lieu et invite à observer les détails, puis à prendre du recul pour une vue d’ensemble, puis à y revenir et ainsi de suite, tandis que les ouvriers s’activent sur les poutrelles, en hauteur et sans filet.

Victime d’une hallucination auditive, je m’écarte de cette « mécanique naturelle » alors que les minuscules voitures qui escaladent les branches mortes se mettent à striduler comme des cigales…

Glenda León, Mecánica Natural, (détail), installation dans la Nave de Linea, biennale de La Havane 2019.
Espaces impressionnants de la Nave de Linea : pendant l’expo, les travaux continuent. La Havane 2019.

Cette halle que j’ai longée maintes fois pour y trouver des graffiti d’une rare beauté, va bientôt devenir une feria de artesania, où l’on vendra peut-être des crabes en bois ? Un attrape-touristes de plus dans ce quartier en pleine mutation où les propriétaires de hangars à bateaux rêvent d’ouvrir des boîtes de nuit, à l’image de la Fábrica de Arte Cubano qui se trouve à deux quadras de là.

Glenda León, Mecánica Natural, installation dans la Nave de Linea, biennale de La Havane 2019.
La capitale est en travaux et la Nave de Linea en pleine cure de beauté. Fin des graffiti ? La Havane 2019

Fábrica ou pas…

La Fábrica, justement, qui promet pendant la biennale des horaires étendus. Mais à l’heure annoncée sur le programme, rien. Des employés particulièrement indifférents s’activent mollement à engranger les bières et c’est tout. Je finirai par entrer et visiter les salles au pas de course, en regrettant que le bar ne soit pas encore ouvert.

La Fábrica de Arte Cubano, de jour pour changer. Scoop : l’arbre est un manguier portant des centaines de fruits ! La Havane avril 2019.

Pas grand chose de nouveau non plus sur les cimaises, à part une salle consacrée à la spécialité du lieu : un très grand format du photographe résident Enrique Rottenberg. J’avoue que ses fantasmes de femmes nues en rangs d’oignons commencent à me lasser, surtout quand elles sont pendues par les pieds…

Bon c’est quand même une bonne idée d’ouvrir le lieu en journée, mais… peut mieux faire niveau accueil et à la prochaine fois !

Comment je me suis perdue

C’est alors que, nourrie de plus de déceptions que de révélations, je décide de poursuivre jusqu’au Taller Chullima, un immense hangar transformé en centre d’art par l’artiste conceptuel le plus fun de sa génération : Wilfredo Prieto.

Tout le monde vous dit que c’est « en face de la Fábrica de Arte Cubano », mais j’apprendrai à mes dépens qu’il y a plusieurs interprétations possibles. De l’autre côté de la rue il y a bien un hangar à bateaux affichant Chullima en façade, mais il est totalement vide.

Sur un vague bout de papier j’ai noté Calle 6 # 905 e/ 9 y 11, Playa. Confondant « Playa » et « Plaza », je repars dans la direction opposée où évidemment je ne trouve rien. La chaleur est à son comble lorsque je comprends enfin que « en face de la Fábrica » signifie « sur l’autre rive du Rio Almendares ».


La Havane est divisée en 15 municipios, eux-mêmes subdivisés en repartos. Ainsi, le municipio Playa comprend notamment le quartier de Miramar, tandis que le municipio Plaza (de la Revolución) abrite le voisin Vedado. Dans ces deux quartiers, une partie des rues est désignée par des lettres ou des numéros.

Avertissement : la calle 6 de PLaya est assez éloignée de la calle 6 de Plaza. À une lettre près, vous êtes bons pour quelques kilomètres à pied…


Mais il est tard et tant qu’à faire de passer le pont, j’ai d’autres plans.

Tunnel entre Vedado et Miramar, grosse chaleur, choix cornélien

La playita

Foin de l’art contemporain, je vais aller piquer une tête à la playita de 16, qui n’a de plage que le nom mais où la baignade est autorisée. Trouver un petit passage pour se mettre à l’eau, au milieu de ces rochers coupants, est presque aussi ardu que la lecture d’un bouquin de Daniel Arasse. Mais tout aussi délicieux, une fois qu’on s’y plonge. Ah, quelle extase, cette eau fraîche ! Quelle expérience de spectateur, pardon, de terrain…

Les Cubains poussent des petits cris car ils la trouvent froide. Mais je repars de là toute revigorée, vers la calle 15 où je connais un très bon glacier. La calle 15, Plaza hein !

Pour suivre les travaux : le très beau bâtiment de la Nave de Linea se trouve à l’angle de Linea y 18, dans le Vedado. Entrée en face du théâtre El Ciervo Encantado.

Pour en savoir plus sur le projet de Théo Mercier, voir la page Ne me quitte pas sur son site.

Photo à la Une : Glenda León, Mecánica Natural (détail), installation dans la Nave de Linea, Biennale de La Havane 2019.

Journal de biennale : mercredi collatéral

Le trio de tête de l’art contemporain, dans mon quartier à La Havane, c’est l’Ambassade de Norvège avec son voisin le studio Figueroa Vives, complété par la Galeria Villa Manuela.

Distribués autour du Parque Victor Hugo (l’auteur des Misérables est immensément populaire ici), ces trois lieux offrent un bon résumé des différentes façons de produire et exposer à Cuba : Villa Manuela, galerie officielle de l’UNEAC, occupe une jolie maison coloniale contigüe aux jardins de l’institution.

Le Studio FIgueroa Vives est un lieu privé parfois ouvert au public, un atelier-appartement au rez de chaussée d’une de ces résidences modernes légèrement décaties qui contribuent tellement au charme du Vedado.

Vue d’ensemble de l’expo Obsesiones y Acumulaciones – el gabinete del artista, à l’ambassade de Norvège pendant la Biennale de La Havane 2019.
Alexandre Arrechea, The face of the nation (fragment), à l’ambassade de Norvège pendant la Biennale de La Havane 2019.

Et l’ambassade scandinave ? Eh bien, c’est une ambassade, quoi. Mais comme beaucoup de ses consœurs elle joue un rôle important dans la production artistique, en offrant notamment des bourses et des espaces de visibilité aux artistes, comédiens et cinéastes cubains.

Les expositions présentées ici font partie de la section « collatérale » de la Biennale. Studio et ambassade proposent un accrochage foisonnant autour de la notion de « cabinet d’artiste ». Tandis que Villa Manuela se concentre sur quelques toiles récentes de Rocío García.

Sex on the walls

Tiens, du sexe ! Dans une esthétique qui m’évoque les cómics de la movida madrilène, les scènes mystérieuses avec des messieurs tout nus se répondent d’un mur à l’autre.

C’est vrai qu’à Cuba, pays où la pornographie est totalement interdite, peu d’artistes se risquent à représenter de près ou de loin la sexualité. Mais là on en a soudain plein les yeux et en grand format. Sujet à creuser pour la suite…

Rocio Garcia, Beliki Tuman, galeria Villa Manuela, Biennale de La Havane 2019.

A Stone in a Shoe

Il faut un peu de temps pour trouver Estudio DNasco, sis dans une modeste maison de la calle Espada, dans cette zone grise entre Vedado et Centro Habana. Mais quelle belle découverte !

Elvia Rosa Castro, curatrice indépendante et tornade d’énergie positive, y expose un choix très personnel et hyper cohérent. Elle accueille les visiteurs et on parle longtemps, en switchant de l’anglais à l’espagnol, de tout et de rien, de la fonction décorative de l’art… et bien sûr de politique.

Vue d’ensemble de l’expo A stone in a shoe, organisée par Elvia Rosa Castro à Estudio DNasco. Avec notamment une belle sérigraphie d’Adonis Flores.

Sur les murs, je retrouve des artistes que je commence à connaître (Adonis Flores, Aimée García) et d’autres que je découvre. Luis Camnitzer, figure clé de l’art conceptuel latino-américain, a même écrit un joli petit livre pour l’occasion.

Note pour plus tard : lire tous ses essais sur l’art. Et suivre le travail d’Elvia, bien qu’elle œuvre surtout en Amérique du Nord. Après tout on ne vit que mille fois.

El Museo

En zigzagant dans les rues à la fois tristes, sales, belles, gaies et odorantes de Centro Habana, j’arrive au Museo Nacional de Bellas Artes, qui a réorganisé ses collections en plusieurs thématiques : Isla de Azúcar, Nada personal et El espejo de los enigmas, apuntes sobre la cubanía. Autrement dit, des regards rétrospectifs sur des étapes clé de la nation : l’industrie sucrière et son corollaire l’esclavagisme, le statut des personnes afro-descendantes sur l’Île et l’énigmatique « cubanité », faite de tant de migrations et assimilations.

La zafra, source d’inspiration inépuisable des affichistes cubains. Au Museo Nacional de Bellas Artes, Biennale de La Havane 2019.
Carlos Garaicoa, Partitura (2017) au Museo Nacional de Bellas Artes, Biennale de La Havane 2019.

Les galeries du rez de chaussée sont occupées par deux installations sonores : l’une, magistrale, de Carlos Garaicoa et l’autre dont j’ai oublié l’auteur. Elle laissera un souvenir impérissable au personnel de la cafétéria attenante : la sonnerie stridente d’un téléphone, certainement très pertinente dans le contexte de l’œuvre, les épuise littéralement du matin au soir.

À l’étage je passe un moment dans l’installation Un chino llega a Matanzas, de Susana Pilar Delahante. Ici c’est le silence et la poésie qui nous amènent à ralentir le rythme de notre visite, pour prendre le temps de lire ces messages, ces caresses de soie, adressés aux ancêtres venus de loin.

Susana Pilar Delahante Matienzo, Un chino llega a Matanzas… (2015) au Museo Nacional de Bellas Artes, Biennale de La Havane 2019.
« Sang de mon aïeule – sang de ta mère – sang de tes enfants » Susana Pilar Delahante Matienzo, détail de Un chino llega a Matanzas… (2015) au Museo Nacional de Bellas Artes, Biennale de La Havane 2019.

Plaza de la Revolucion

En fin de journée j’ai prévu de visiter l’atelier d’un antiquaire qui expose des artistes contemporains. Encore un bon plan transmis de bouche à oreille. Las, zéro bus, zéro taxis… alors le temps d’arriver à pied à Plaza de la Revolución, il est 18h02 et je trouve la maison vide et cadenassée. Encore un bon plan qui foire…

Mais tout n’est pas perdu car grâce aux réseaux sociaux j’ai appris que le prochain vernissage a lieu dans la même rue, à 20h. J’ai donc deux heures à tuer dans ce quartier totalement dénué de cafés, bars, terrasses, boutiques…

À moins que je ne pousse jusqu’au terminal des omnibus ? Ah là il y a bien des cafeterias, en CUP qui plus est, mais la bière est chaude et les toilettes pestilentielles. Et ces files d’attente en tous sens, c’est pas de l’art contemporain non plus…

Mais je passe un bon moment ici. La serveuse est adorable et son café passable. Un jeune touriste européen s’assied à côté et je le vois observer la vie qui va, avec les yeux que je devais avoir il y a dix ans, lors de mon premier séjour ici.

Ce moment de léger vague à l’âme ne vas pas durer, car la fête commence au siège de la compagnie de danse Los Hijos del Director. Installé dans deux hangars, à deux pas du siège de Danza Contemporanea, le chorégraphe George Céspedes a peut-êtrel’ambition de faire de son lieu de travail une plateforme de la vie nocturne et branchée, sur le mode Fabrica de Arte Cubano.

Il a bien raison et c’est bien parti ! Avec la musique de Yasek Manzano et Wichy de Vedado en toile de fond, le vernissage commence sagement et se finit en dance floor débridé.

Jennifer Rico, Havana Pantone azul Infanta rosa Mercaderes, une des œuvres proposées à la vue au siège de la compagnie de danse Los Hijos del Director, Biennale de La Havane 2019.
Noche habanera dans les locaux de la compagnie Los Hijos del Director, Biennale de La Havane 2019.

Enfin je crois car je me suis éclipsée avant minuit. Et au croisement de la calle 23, un autobus s’est miraculeusement arrêté à mes pieds, pour me déposer en douceur, quelques minutes plus tard, au bord de l’océan. À demain…

Les expositions Isla de Azúcar, Nada personal et El espejo de los enigmas, apuntes sobre la cubanía au Museo Nacional de Bellas Artes sont visibles tout l’été jusqu’au 29 septembre.

Photo à la Une : Yasek Manzano et Wichy de Vedado, vernissage dans le studio de la compagnie de danse Los Hijos del Director, manifestation collatérale de la Biennale de La Havane 2019.

Journal de biennale : mardi Carlos, Susana et la mémoire

J’attaque cette deuxième journée avec une idée fixe : trouver les horaires de la performance de Carlos Martiel. Aucun programme n’étant disponible je me décide à lui écrire, bien que je ne le connaisse pas.

Continuer la lecture de Journal de biennale : mardi Carlos, Susana et la mémoire