Cuba : l’activisme afro-cubain en 7 projets

En ce printemps 2020, l’actualité internationale met en lumière le racisme structurel qui marque nos sociétés et notre planète. On a beau célébrer la Journée Mondiale de l’Afrique le 25 mai, manifester contre la violence policière ou déboulonner quelques statues racistes…

Les Africains et afro-descendants, à Cuba comme ailleurs, ne se contentent pas de ces minces occasions de faire entendre leur voix et leur point de vue, dans un monde où les décisionnaires sont majoritairement blancs. Et hommes d’ailleurs, nous y reviendrons.


Note préalable : l’association « loi 1901 » n’existe pas à Cuba. Cependant les citoyen-nes trouvent le moyen de s’organiser autour de thématiques qui leur sont chères. Ces groupes informels prennent alors le nom de movimientos, proyectos ou clubs. Leurs activités sont diffusées par le bouche à oreille, les réseaux sociaux ou plus rarement un site internet.


Voici donc une sélection de projets menés par et pour les afrodescendant-es de Cuba : C’est leur contribution à la Société Civile, pour les droits des personnes LGBTIQ doublement stigmatisées, pour la protection juridique, l’engagement social et communautaire, le développement culturel…

Et surtout contre le racisme ! S’ils sont tous actifs à La Havane, sachez qu’il en existe beaucoup d’autres dans toutes les provinces cubaines.

Alianza Unidad Racial

Il n’existe pas de loi pour lutter contre le racisme à Cuba, puisque celui-ci a été éradiqué officiellement en 1959.

Le collectif Alianza Unidad Racial agit donc sur les plans juridique et socio-culturel pour l’amélioration de la qualité de vie des afro-descendants, ou de toute personne victime de discriminations et ne sachant pas comment se défendre.

Parce que connaître ses droits, c’est déjà un premier pas vers l’émancipation, dans un pays où le système judiciaire ne jouit pas d’une indépendance totale vis-à-vis de l’État.


« El racismo que sufren las mujeres negras es otro, muy específico, en tanto están sujetas a una doble discriminación: por género y por color de la piel. »
Le racisme dont souffrent les femmes noires est différent, spécifique, dans le sens où elles sont victimes d’une double discrimination : par leur genre et leur couleur de peau.
Deyni Terry Abreu, dans SEMMéxico, 3 février 2020


Coordination : Deyni Terry Abreu (juriste, spécialiste en Droit au logement et manager de la marque BarbarA’s Fashion), Yure Manfugás (étudiante en Histoire), Jorge Luis Casas Batista (juriste).
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Afrodiverso

Argelia Fellove à Párraga. Photo de la page FB Afrodiverso. merci !

Le soir, Argelia Fellove est drag king dans un club du Vedado. Le jour elle est activiste dans son quartier. Elle coordonne aussi le réseau de mujeres lesbianas y bisexuales, présent dans tout Cuba. Un équilibre qu’elle a trouvé après de longues années de souffrance et un passage par le groupe de parole du Cenesex.

Son projet Afrodiverso, elle le mène seule à Párraga (Arroyo Naranjo, la Havane), auprès d’enfants qui traînent dans la rue. Dessin, papier mâché, couture, chant, peinture… Tout est bon pour échapper à l’ennui. Puis Argelia se rend à la Casa Comunitaria où elle rencontre les femmes du quartier. De quoi parlent-elles ? De leur quotidien difficile, marqué par la violence de genre.

Coordinatrice : Argelia Fellove
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Alianza Afro-Cubana

Tout est dans le titre : l’unité Afro-Cubaine est toujours à travailler, particulièrement du point de vue de la communauté LGBTIQ.

Ce projet coordonné par Raúl Soublett veille au respect des personnes et dénonce les discriminations dont elles peuvent être victimes. Sur le plan culturel, il est impliqué dans le mouvement Cine Alternativo Afrodiaspórico de América Latina y el Caribe, qui organise des projections publiques pour faire connaître la culture afro-cubaine et le cinéma latino-américain.

Coordinateur : Raúl Soublett
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Casa Tomada Mirarte

Myrna Rosa Padrón Dickson chez elle à Casa Tomada Mirarte. Droits réservés.

Proche du précédent, Myrna Rosa Padrón Dickson développe des activités culturelles pour donner de la visibilité à sa communauté de familles, entre autres, afro-descendantes et lesboparentales : cinéma, résidences d’artistes, activités récréatives…

Dans sa casa de Marianao on peut rencontrer les Krudxs Cubensi et autres raperas cubaines moins connues mais tout aussi explosives. Ambiance !

Coordinatrice : Myrna Rosa Padrón Dickson
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Nosotrxs

Afibola Sifunola Umoja (à gauche) pose pour la marque de mode BarabarA’s Fashion

Ce collectif pratique l’artivisme et organise des événements culturels et des activités de partage. Femmes, noires et queer, elles se sentaient « invisibilisées » dans la société, y compris dans d’autres mouvements pour les droits sociaux.


Nosotrxs : l’emploi du « x » se généralise dans l’univers latino-américain et permet de ne pas préciser le genre du pronom personnel. Nosotrxs peut donc signifier « Nosotras, nous les femmes », « Nosotros, nous tous » ou tout simplement « Nous ».


Elles ont donc décidé, il y a 2 ans tout juste, de créer un espace où leurs identités pourraient s’exprimer librement, sans peur du rejet, sans restriction de parole et d’action.

Un de leur thème de prédilection est la recherche d’une éducation plus inclusive et respectueuse des différences. Bon courage !

Coordination : Afibola Sifunola Umoja (poète), Diarenis Calderon Tartabull (activsite, curatrice…)
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El Club del Espendrú

Juin 2020 : El Club del Espendrú fête l’anniversaire du groupe OBSESIÓN et celui d’Aracely !

Ce « club », qui fut créé en 2008 par le groupe de rap Obsesión, intègre depuis 2016 nombre d’intellectuels, artistes et activistes. Ensemble, ils développent une forme de résistance culturelle aux traces de colonialisme toujours actives sur l’Île.

Mémoire, savoirs et pratiques culturelles sont mis en commun pour lutter contre une réalité économique et touristique qui ne respecte pas, selon eux, ni la diversité de leur pays ni les valeurs afro-cubaines.


Espendrú : C’est le mot cubain pour désigner la coiffure « afro » dans laquelle les cheveux crépus sont coiffés pour obtenir un maximum de volume. Fierté !


Derniers faits d’armes ? La promotion de poupées noires pour des enfants sans préjugés. Ainsi q’un article d’Aracely Rodríguez Malagon intitulé « Trabajo doméstico o esclavización moderna en tiempos de pandemia » (travail domestique et esclavage moderne en temps de pandémie). Vous pouvez le lire sur le site SEMlac Cuba, à défaut de trouver trace de ce problème dans la presse officielle…

Coordination : Magia López (membre du groupe Obsesión, ex directrice de la Agencia Cubana de Rap), Alexey Rodríguez (plus connu sous son nom de scène El Tipo Este), Roberto Zurbano (essayiste et critique littéraire), Tomás Fernández (chercheur et enseignant à l’Université de La Havane), Aracely Rodríguez Malagon (avocate, activiste et chercheuse)

Page FB El Club del Espendrú pour suivre leur actualité


Lo llevamos rizo

Impossible de terminer ce rapide tour d’horizon sans mentionner Lo llevamos rizo, un joyeux collectif féminin consacré à la fierté d’avoir les cheveux crêpus, bouclés frisés ! Jetez un œil à cet article de 2019 pour en savoir plus :

Comité organisateur : Aracely Rodríguez Malagon, Annia Liz de Armas (diplômée en Histoire de l’Art, elle travaille actuellement chez EGREM), Mercedes Prendes Carrera (styliste), Julié Arianne Pérez Vive (ingénieure en informatique) et Susana Pilar Delahante Matienzo (artiste).

Regarder en arrière ?

Pour conclure et illustrer à quel point la problématique afro-cubaine est trop largement ignorée à Cuba, je transcris ci-dessous un extrait d’interview donnée par Susana Pilar à Thomas J. Lax pour le site du MoMA :

« Officiellement il n’y a pas de cours sur le féminisme, ou féminisme noir, ni « black studies » à Cuba (…). Ce qu’on avait de plus proche c’était « Art Africain », en troisième ou quatrième année. C’était un cours sur l’art traditionnel africain, rien de contemporain : aller à des conférences et au musée, regarder des objets et quelques peintures. (…) Je réalise maintenant que c’était comme d’étudier l’art de la Renaissance ou de n’importe quelle période, juste comme une forme, mais sans vraiment se demander d’où venait cette forme. »


Sources : article Seis colectivos de activistas afrodescendientes en La Habana de Ulises Padrón Suárez dans la revue en ligne Q de Cuir.

Argelia Fellove es una dura, article d’Abraham Jiménez Enoa sur le site El Estornudo.

“Falta mucho, falta voluntad”: Raúl Soublett y la Alianza Afro-cubana, article de Cris Álvarez sur le site ADN Cuba

Nosotrxs : cubanas negras y queer alzan sus voces, sur le site IPS Cuba

Interview Susana Pilar Delahante Matienzo in Conversation with Thomas J. Lax, sur le site du Moma

Voir aussi le site Directorio de Afrocubanas dont l’équipe travaille à la visibilité sociale des femmes noires. Architectes, cinéastes, cuisinières ou traductrices : un répertoire incontournable !

Photo à la Une : Cuba, 2019, la population est composée en grande partie de personnes afro-descendantes.

2 réflexions sur « Cuba : l’activisme afro-cubain en 7 projets »

  1. Bravo Céline pour ce sujet pour le moins sensible à Cuba où les projets de sensibilisation à la cause anti-raciale fleurissent depuis quelques années. Malheureusement, ils font souvent l’objet d’une répression sans relâche: les activistes sont souvent empêchés de sortir de l’île afin de participer à des événements internationaux sur le sujet. Des caméras ont été installées sur la voie publique pour suivre leurs moindres mouvements, les entrées aux ateliers sont empêchées par la police politique. Mais il est temps qu’ils sortent du “closet” et qu’ils arborent fièrement leurs origines dans une société où il ne fait pas bon afficher ses cheveux crépus et où on entend trop souvent des commentaires du genre “Es un negro decente” (C’est un noir décent), “Negro tenía que ser” (Il fallait bien qu’il soit noir”, j’en passe et des meilleures.

  2. Merci Nathalie. Effectivement l’activisme est souvent assimilé à l’opposition à Cuba, et subit donc la répression. Cela touche aussi de plein fouet les journalistes indépendants. Mais par exemple Magia, une des coordinatrices du Club del Espendru, a été directrice de la très officielle « Agencia del Rap ». Et Lo llevamios rizo était programmé dans la non moins officielle Biennale d’art contemporain en 2019. C’est une question très complexe de positionnement… Enfin, je vous recommande aussi le blog Negra cubana tenia que ser : https://www.facebook.com/negracubanateniaqueser/ qui travaille au corps les préjugés. Bonne lecture !

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