Padura, un Nobel pour Cuba ?

Leonardo Padura Fuentes : Faut-il encore le présenter ? Il est l’un des écrivains de langue espagnole les plus lus au XXIe siècle, traduit dans 26 langues et déjà titulaire de nombreux prix. Depuis peu, son nom circule sur la liste des nobélisables.

Son personnage de Mario Condé, héros récurrent de nombreux polars, est un ex flic de La Havane, écrivain contrarié, fumeur, buveur, fidèle en amitié, revendeur de vieux bouquins et amoureux fou de la femme de son copain d’école (ça s’arrange en cours de route ne vous inquiétez pas).

Même après avoir quitté la police, il a l’art de se fourrer dans des affaires tordues qui l’amènent à explorer des pans de la société cubaine qu’on trouve rarement en photo dans les dépliants touristiques.

Photogramme de Retour à Ithaque, film de Laurent Cantet (2014) adapté du roman Le Palmier et l’Etoile de Leonardo Padura

Mais parallèlement à ce cycle noir, Padura publie également des romans énormes qui se déroulent sur plusieurs époques à la fois, mettant en parallèle le Cuba contemporain et l’URSS de Staline (L’Homme qui aimait les chiens), la communauté juive d’Amsterdam au XVIIe siècle (Hérétiques), ou encore l’Espagne médiévale (La transparence du temps).

Ce sont plutôt ces récits virtuoses, fruits de longues recherches, qui placent le Cubain sur la liste officieuse des candidats au Prix Nobel de Littérature. Mais pas de panique, il ne s’agit nullement de la liste officielle, tenue secrète à ce jour. Patientons jusqu’en octobre, si tout va bien d’ici là…

Les brumes du passé

Cuba jouit d’une production littéraire remarquable, mais aucun-e Cubain-e n’est encore allé jusqu’à Stockholm pour y prononcer le discours de sa vie.

Au chapitre des honneurs littéraires internationaux, Alejo Carpentier (1977) et Dulce María Loynaz (1992) ont, certes, reçu le Prix Cervantes. Guillermo Cabrera Infante aussi d’ailleurs, mais en 1998 c’est à dire plus de 30 ans après avoir quitté Cuba définitivement.

Ce Prix Cervantes est la plus haute distinction pour un écrivain de langue espagnole, mais la presse cubaine n’en a pas fait grand cas à l’époque. C’est un peu ce qui se passe avec Padura, édité avec parcimonie et retard – donc peu lu – dans son propre pays.


“Lo cierto es que tengo más presentaciones, ediciones, reconocimientos fuera de mi país que dentro de él, y esas presentaciones, ediciones y reconocimientos apenas tienen eco en Cuba, cuando creo que deberían ser elementos de los que se congratule la cultura cubana, pues soy un escritor cubano, que incluso, vive y escribe en la Isla. » (…)
Leonardo Padura, El Caiman Barbudo, août 2019

Ce qui est certain, c’est que j’obtiens plus de présentations, éditions et reconnaissance hors de mon pays. Et ces présentations, éditions et reconnaissance n’ont pratiquement aucun écho à Cuba, alors que la culture cubaine devrait s’en féliciter, car je suis un écrivain cubain, qui de plus vit et écrit sur cette île.


L’Homme qui savait jusqu’où il pouvait aller trop loin

On peut imaginer les raisons de ces « oublis », car Padura a toujours mis mal à l’aise les autorités, dans ses portraits de La Havane, ville adorée, omniprésente dans ses romans mais sous des traits bien peu flatteurs. Et ses contemporains, qu’il décrit avec toutes leurs misères et petitesses, broyés par un système qu’ils comprennent trop tard.

Sans compter ce qui n’est pas écrit mais… que tout le monde déchiffre : son portrait de Staline dans L’Homme qui aimait les chiens, vaut pour tous les dictateurs de tous les temps.

D’où un silence étrange de la presse officielle au sujet du cas Padura, l’homme qui savait jusqu’où il pouvait aller trop loin, dans ce voyage immobile qu’est l’écriture.

Lorsqu’il se déplace à Madrid en 2015 pour y recevoir le prix Princesa de Asturias des mains de Felipe VI, son visage jovial est dans toutes les gazettes littéraires, sauf à Cuba. Une indifférence qui contraste avec les honneurs nationaux rendus à Javier Sotomayor, alors qu’il obtenait le même prix, dans la catégorie sport, en 1993.

Plus récemment, la Brigada Médical Henry Reeves, qui intervient dans le traitement du Covid 19 dans plusieurs pays, fait l’objet d’une intense campagne médiatique pour qu’on lui remette le Prix Nobel de la Paix.

Un vieux flic usé et désabusé pourrait donc concurrencer les héros internationalistes ? Soyons réalistes et ne demandons pas l’impossible. Et qu’en dit l’intéressé ? Aux dernières nouvelles, ni lui ni ses éditeurs ne seraient à l’origine de la rumeur. Et d’ailleurs il s’en fiche, trop occupé à corriger les épreuves de son prochain roman, à paraitre en septembre en Espagne. Une histoire d’amitié dispersée dans la diaspora cubaine après 1990. À suivre…

Padura, bio express et conseils de lecture

Né à Mantilla (quartier de La Havane) en 1955, Leonardo Padura Fuentes y vit toujours, dans la maison construite par son père. Il a connu son épouse, la scénariste Lucía López Coll, au Pre-universitario de la Víbora. Il débute sa carrière de journaliste en 1980 : Il y acquiert une technique d’écriture qu’il n’abandonnera jamais, tout en glissant petit à petit vers la littérature. Journaliste, il est envoyé pendant un an en Angola, pour y couvrir cette guerre qui a creusé l’amertume de toute une génération de Cubains.

Son premier éditeur international sera le catalan Tusquets, auquel il est toujours fidèle. Pour la France, ce sera Métaillié à partir de 2000. Padura est aussi scénariste : 7 jours à La Havane, Retour à Ithaque

Isabel Santos dans Retour à Ithaque, film de Laurent Cantet (2014) adapté du roman Le Palmier et l’Etoile de Leonardo Padura
Jorge Perugorría dans le rôle de Condé, Cuatro Estaciones en La Habana, mini série de Félix Viscarret (2016) d’après les romans de Leonardo Padura.

Ses romans noirs les plus connus ont été adaptés pour le petit écran : Vous pouvez les voir sur Netflix sous la forme d’une mini série de quatre épisodes intitulée Quatre saisons à La Havane, par le réalisateur Felix Viscarret, qui a aussi tourné une adaptation cinématographique de Vent de Carême. Le rôle de Mario Conde y est tenu par Jorge Perugorría.


« Depuis cette époque, le pays où ils vivaient avait changé lui aussi, et même beaucoup. L’espoir d’un avenir stable s’envola avec la chute de murs et même d’États amis et frères, puis vinrent aussitôt ces années sombres et sordides, au début des années 1990, lorsque les aspirations se limitèrent à assurer la plus vulgaire subsistance. Le dénuement collectif, la dèche nationale…

Avec le scabreux rétablissement ultérieur, le pays ne put jamais redevenir celui qu’il avait prétendu être. Il en fut de même pour eux. Le pays se fit plus réel et plus dur, eux, plus désenchantés et cyniques.Ils vieillirent aussi et se sentirent plus fatigués.

Mais, surtout, deux perceptions s’étaient altérées : celle que le pays avait d’eux, et celle qu’ils avaient de leur pays. (…)

Leonardo Padura, La transparence du temps, traduit de l’espagnol par Elena Zayas, ed. Métailié, p. 168.


Romans à lire en français :
Electre à la Havane, 1998
L’Automne à Cuba, 1999
Passé parfait, 2001
Vent de Carême, 2004
Ces 4 romans constituent la suite « Les quatre saisons ».
Mort d’un Chinois à la Havane, 2001
Le Palmier et l’Etoile, 2003
Adios Hemingway, 2005
Les Brumes du passé, 2006
L’Homme qui aimait les chiens, 2011
Hérétiques, 2014  
La Transparence du temps, 2018


Sources : Un cubano aspira al Nobel  y la prensa oficial guarda silencio, article de Pedro Pablo Morejón dans Havana Times. Leonardo Padura : el sonido del silencio, interview parue dans El Caiman Barbudo en août 2019.

Leonardo Padura est édité en français aux excellentes Éditions Métailié, qui publient les œuvres de plusieurs auteurs-autrices cubain.es : Jesús Díaz, Virgilio Piñera, Canek Sanchez Guevara, Karla Suárez, Amir Valle, entre autres !

Voyez la page Littérature de serendipia pour situer Padura parmi ses pairs.

Photo à la Une : Leonardo Padura le 23 août 2017 à Sao Paulo. Crédit Fronteiras do Pensamento / Greg Salibian. Licence wikimedia commons, merci !

2 réflexions sur « Padura, un Nobel pour Cuba ? »

  1. Super article … super L.Padura , il mériterait tant ce prix pour toute son oeuvre , Merci pour votre article et ce que vous transmettez de Cuba cordialement

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