Cuba : toits, tornades et réseaux sociaux

Le toit s’est envolé. Celui de la voisine aussi. C’était le 27 janvier dernier, lorsqu’une tornade a dévasté plusieurs quartiers de La Havane.

El Cerro, Diez de Octubre, Regla, San Miguel del Padrón, Guanabacoa… comme par hasard parmi les plus pauvres. 6 morts et des centaines de familles à la rue. En 16 minutes…

La photo en tête de cet article a été prise l’été dernier, dans le quartier Diez de Octubre. J’ignore si le petit toit de tuile et le grand toit de fibre de verre ont résisté… Ils partagent (partageaient ?) une même fragilité face aux éléments. Dans un cas, par absence d’entretien, dans l’autre par hâte de construire.

Résultat, la tornade a balayé ce type d’abris de fortune et jeté à la rue leurs habitants. Avant de continuer je tiens à le préciser : cette tornade, élément naturel, n’a fait que précipiter le travail de sape de 60 années de marasme économique.

Un été 2018 : la vie dans les rues de Diez de Octubre, un quartier vivant où la pauvreté affleure pourtant.

« Es evidente que ha sucedido algo más fuerte y tempestuoso que la pobreza. » De toute évidence ce qui vient d’arriver était plus fort et plus orageux que la pauvreté.

Javier Roque, Despues del tornado, El Estornudo


Avant, pendant et après

Cuba se trouve sur la trajectoire des ouragans venus du Cap Vert et du Mexique, ce n’est pas nouveau. 14 ouragans de force 3 à 5 ont touché l’île depuis 1950 !

Mais grâce au Programme national d’évacuations (mis en place en 1962), le gouvernement peut faire état de pertes humaines plus faibles que dans d’autres îles des Caraïbes. Même si la perte d’une seule vie humaine, c’est déjà trop !

A la moindre alerte, la défense civile met en branle les phases successives de l’évacuation des foyers fragiles et des zones inondables. Y compris par la force. Mais parfois, une telle organisation ne peut pas grand chose face aux éléments…

Et surtout, là où le bât blesse, c’est dans la gestion de l’après : si le courant est généralement rétabli dans les jours qui suivent, la reconstruction est chaotique et traîne en longueur, comme un deuil impossible à surmonter.

Les tuiles promises n’arrivent pas, les habitants restent sans toit, sans murs, sans considération, sans savoir où se procurer les matériaux nécessaires… et bientôt les quartiers ne ressemblent plus qu’à des bidonvilles faits de bric et de broc. En attendant la prochaine…

#FuerzaHabana

Des bénévoles apportent le bien le plus précieux : de l’eau potable, dans le quartier Diez de Octubre, quelques jours après la tornade. Photo Asiel Babastro, droits réservés.

Alors qu’est-ce qui est différent cette fois-ci ? Qu’est-ce qui a transformé toute une ville en ONG express et informelle, au point que de simples citoyen-nes ont précédé les secours officiels sur les lieux du désastre ?

La réponse tient en un hashtag : #FuerzaHabana, avec la complicité d’une coïncidence temporelle inattendue. En effet, depuis le 6 décembre dernier, les cubain-es qui en ont les moyens peuvent s’équiper d’internet sur leur téléphone mobile. Cela vous étonne ? Relisez l’article Recherche wifi désespérément !

Alors oui, il a été possible de signaler rapidement les points de collecte (Fabrica de Arte Cubano, Cuba Libro, Pabellon Cuba… etc.) et surtout de communiquer depuis les quartiers touchés, pour guider les bénévoles vers les rues, les maisons qui avaient le plus besoin d’aide.

Si certains en ont peut-être profité pour se faire de la pub au passage, on s’en fout un peu tant qu’ils ont eu l’efficacité d’amener des groupes électrogènes, de l’eau, de la chaleur humaine, des bâches plastique et des aliments aux familles désemparées.

De quoi vous réconcilier avec facebouc. De quoi aussi constater que de plus en plus de Cubain-es en ont ras le bol de l’immobilisme de leur beau pays et se donnent les moyens d’agir !

Je fais quoi ?

Si vous êtes sur place, vous pouvez vous mettre en contact avec les lieux précités. Ou taper #FuerzaHabana sur votre moteur de recherche pour connaître les initiatives auxquelles vous pourriez participer.

Mais si comme moi vous créchez dans la froide et confortable Europe, d’autres possibilités existent. Les plateformes de financement participatif ne manquent pas de projets. Bien que, vous le savez sans doute, les transactions monétaires avec Cuba soient compliquées voire hasardeuses…

Certains, comme Geo-Gráficas et le développeur Carlos Rojas, ont contourné rapidement l’obstacle. Ce groupement de designers vient d’inviter ses pairs à créer des T-shirts et tote bags mis en vente sur le site #yotireuncabo, au profit des sinistrés. Je vous laisse découvrir ci-dessous leur offre aussi intelligente que séduisante.

T-shirt de Jarold Muiño à vendre sur le site #yotireuncabo au profit des sinistrés de La Havane. Regardez bien : le A multicolore est composé des parties qui manquent aux autres lettres !

Vous me direz que ce ne sont pas quelques T-shirts qui vont changer drastiquement la situation. Juste. Mais d’un autre côté, comment rester là à contempler le plafond ? D’autant que là-bas, dans la ville aimée, certains n’ont même plus de toit au dessus de la tête. En ce moment même, ils contemplent les étoiles en espérant qu’il ne va pas se mettre à pleuvoir.


Sources : Después del tornado, un article de Javier Roque sur le site El Estornudo et After tornado, Cuban state loses monopoly on disaster aid, un article de Andrea Rodriguez sur le site AP news. Enfin, Diseñadores cubanos se movilizan para ayudar a las víctimas del tornado en La Habana sur le site Geo-Graficas.

Photo à la Une : Calzada Diez de Octubre, été 2018, avant la tornade. Vieux toit de tuiles ou nouveau toit de tôle : une même fragilité face aux éléments et à la pauvreté.

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