Cuba : Les salles obscures ont-elles perdu leur magie ?

État des lieux dressé par Granma :

Les vidéothèques ont concurrencé un moment les salles obscures… avant l'arrivée du paquete semanal.
Les vidéothèques ont concurrencé un moment les salles obscures… avant l’arrivée du paquete semanal.

Les Cubains voient de plus en plus de cinéma, mais… pas au cinéma. Certes il y a d’excellents festivals mais la production nationale, pourtant en plein renouveau, ne répond pas suffisamment aux attentes. Et surtout ces derniers temps, la technologie permet d’emporter les contenus désirés à la maison pour les regarder tranquillement quand ça vous chante…

Mais la séduction du numérique est-elle la seule raison de cette désaffection ? Certes la télé d’Etat programme plus de 3 000 films par an et les cubains ont un accès très large aux contenus audiovisuels grâce au paquete semanal ou aux cuentapropistas revendeurs de DVD, mais c’est peut-être l’état des salles de cinéma de l’Île qui détermine aussi la diminution du public :

Actuellement Cuba compte quelque 300 cinémas et 600 salles de projection vidéo dont les conditions de projection et de confort laissent à désirer. Et bien que ce phénomène ne soit pas seul en cause dans la désaffection du public, il faut se pencher un peu sur l’histoire de la politique culturelle pour tenter de le comprendre :

La Havane, ciné Riviera contemplé depuis la pâtisserie d'en face…
La Havane, ciné Riviera contemplé depuis la pâtisserie d’en face…

Au fil du temps

Après 1959, le tout nouvel ICAIC a acquis quelques cinémas déjà en activité puis en a fait construire près de 250 dans tout l’archipel. Chaque cinéma était doté d’un service de maintenance mais en 1976, avec la création des Órganos del Poder Popular, les salles sont passées sous la tutelle des conseils d’administration municipaux et provinciaux (consejos  de administración  mu­ni­ci­pales y provinciales) qui ont réalisé le dernier plan quinquennal de maintenance et de construction en… 1980. La Période spéciale est passée par là et a laissé son empreinte sur les cinémas, parfois indélébile.

Santiago, Ciné Oriente 2012 (était toujours dans le même état en 2013)
Santiago, Ciné Oriente 2012 (était toujours dans le même état en 2013)

Aujourd’hui, des municipalités qui eurent trois ou quatre salles n’en conservent qu’une, pas toujours en très bon état, qu’il s’agisse du bâtiment, de la salle ou de la cabine… Dans la capitale par exemple « sur 42 cinémas toujours debout, 13 sont ouverts et 29 fermés. 8 de ceux qui sont en activité ont de sérieux problèmes de structure et ceux qui ont fermé vont être cédés à des institutions culturelles parce qu’on en refera jamais des cinémas »¹. Remarquez qu’à Paris, les cinémas de quartier sont devenus des boucheries ou des magasins de chaussures…

 La Havane

La Havane a eu jusqu’à 159 cinémas (Diez de Octubre, siège du premier studio de cinéma de Cuba, en a eu jusqu’à dix) mais avec les coûts actuels de la technologie, « on va en rester pour l’instant à ces 13 salles (et de nombreuses salles vidéo), car c’est la politique du ministère de la Culture de n’en garder qu’une ou deux dans chaque municipio, mais en bon état et bien équipées »¹.

Il existe dans la capitale deux institutions en charge du cinéma : l’ICAIC et la  Dirección Provincial de Cine en La Ha­bana. Cette dernière travaille actuellement à la réparation du Alameda (Diez de Octubre), du Continental (San Miguel del Padrón), du City Hall (Cerro) et vient d’ouvrir le Ci­ne­cito, spécialisé dans le jeune public, dans la partie piétonne de la calle San Rafael. L’ICAIC développe quant à lui, entre autre mille missions, le « Projet 23 » qui vise à redonner vie aux cinémas – et à améliorer leurs finances – en exploitant les espaces pour d’autres activités culturelles : rencontres littéraires, lancements de revues, danse, humour, cirque, matinées enfantines…

Le Payret, salle historique, est un cas à part qui bénéficie de meilleurs financements pour sa réhabilitation qui devrait être achevée pour le prochain Festival de Cine de La Habana.

La Havane : le ciné Payret en réparation, photo Yander Zamora, Granma 2015
La Havane : le ciné Payret en réparation, photo Yander Zamora, Granma 2015

On est à Cuba : quand on parle de réhabilitations, il s’agit en général de gros travaux (si c’est juste l’air conditionné qui est en panne, un ventilateur peut faire l’affaire). Au Payret comme dans la salle de Guanabo qui a beaucoup souffert des embruns salés, sans compter les chauves-souris, et dont ne subsiste en activité que le vestibule qui sert de vidéothèque…

Autre géographie, même problème

Dans les provinces, de l’Oriente à l’Ouest, la situation est très semblable. Les salles qui ont joué un rôle très important pour la population sont actuellement en situation délicate malgré les interventions du gouvernement et des conseils populaires.

À Cienfuegos le Cine Luisa aura 104 ans en septembre et les travaux de rénovation viennent de débuter ; Le Prado est fermé depuis plusieurs mois mais on espère le rouvrir comme complexe pluridisciplinaire avec la participation de Egrem. Pour le Ciné Colonia de Lajas il y aurait un projet de collaboration avec la France pour la réparation et le rééquipement technique. C’est Granma qui le dit, cocorico.

Oasis du 7e Art à Camaguey

Exception : la rue Ignacio Agramonte de Camagüey a pour petit nom « la calle de los cines » et elle est, de fait, dédiée au 7e art. À l’occasion de la célébration des 500 ans de la cité et à grand renfort de financements croisés, le Casablanca est devenu un multiplexe, le Ciné Encanto est devenu Centro para la exhibición, el desarrollo y la investigación de los nuevos medios (CEDINM) et le Nuevo Mundo accueille désormais la Chaire Tomás Gutiérrez Alea. Même la pizzeria du coin célèbre le cinéma d’auteur !

Camagüey, cinéphilie à la pizzeria 2012
Camagüey, cinéphilie à la pizzeria 2012

Un effort exceptionnel est fait pour remette en route les nombreuses salles de la région et pour en faire des espaces pluridisciplinaires. Il n’en reste pas moins que la diminution du public dans toutes les salles de l’Île est un fait, malgré l’action publique, et que beaucoup reste à faire pour trouver le scénario qui combine le confort et le goût du public avec la recherche et la formation de valeurs…

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¹ Danae Moros, Direc­ción Provincial de Cine en La Habana

Cet article est une traduction / adaptation de celui de Granma : Cines en Cuba: ¿se pierde la magia de las salas oscuras? › Cuba › Granma

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