Espacio Aglutinador : workshops en vue

C’est un espace culturel, pas une boutique ou une galerie comme une autre. Avant-gardiste, élitiste ? ou au contraire populiste ? Là n’est pas la question. Espacio Aglutinador EST, tout simplement, et cette existence est une performance en soi.

Bientôt, sa créatrice Sandra Ceballos, avec Coco Fusco (cubano-américaine, artiste, critique et écrivain) y créeront une série de workshops assortis d’un programme éducatif pour explorer les tendances et courants de l’art cubain. L’art qu’elles défendent, celui qui se développe en marge de la reconnaissance étatique.


Espacio Aglutinador, l’essentiel à connaître

Aglutinador est le plus ancien des espaces artistiques indépendants à Cuba. Il siège depuis 1994 dans la maison personnelle de Sandra Ceballos dans le Vedado, à La Havane.

Au fil des ans des dizaines d’artistes résidant sur l’Île ou à l’extérieur ont pu y présenter leur travail. Des jeunes qui veulent tester leur démarche, aux plus vieux qui ont rencontré l’indifférence voire la censure des institutions…

Pour vous tenir au courant de son actualité, sachez que Aglutinador est doté d’un beau site internet : espacioaglutinador.com. Pour localiser l’espace voyez ce lien.

Enfin, ce lieu étant aussi une maison privée, ne faites pas comme moi qui ai trouvé porte close : pensez à prévenir avant de passer ! Mail et téléphone se trouvent sur ce formulaire de contact.


Aglutinador histoires et Histoire

En 1994, pendant les heures les plus sombres del periodo especial¹, Sandra Ceballos créait un espace artistique dans sa maison du Vedado. Une expo qu’elle avait organisée dans une galerie voisine avait été refusée, pour cause de contenus par trop acerbes. Qu’à cela ne tienne, elle a ouvert sa porte et… c’était parti pour 1/4 de siècle d’expérimentations tous azimuts.

Sandra est une artiste elle-même, son matériau est la société cubaine contemporaine. Dans les années 90, elle a notamment produit une série de performances interrogeant la ferveur virant à la frénésie et au fanatisme, en recopiant les discours du chef de l’État sur des surfaces murales tellement saturées qu’à la fin le sens en était indéchiffrable.

Tania Bruguera a tenu une performance ici, en 1996. CabezaAbajo impliquait 20 participant.es allongé.es au sol, les uns contre les autres. L’artiste vêtue de blanc et fantomatique déambulait au dessus d’eux, suggérant l’oppression, la mort collective ou un rituel sacrificiel.

Jose Angel Vincench travaillant à son propre accrochage. Aujourd’hui il est représenté – entre autres – par 532 Gallery Thomas Jaeckel à New York.

Et tant d’autres… dont certains aujourd’hui sont soutenus et reconnus internationalement. Carlos Garaicoa, Grethel Rasua, Hamlet Lavastida… De plus, bien avant que l’officielle et néanmoins excellente Galeria Habana ne commence à exposer les artistes qui avaient quitté Cuba dans les années 80 (et avaient donc connu une disgrâce prolongée sur l’Île), Sandra Ceballos avait déjà ouvert le chemin. Une démarche qui revêt une importance historique dans l’histoire de l’Art cubain.

La vidéo ci-dessus, en espagnol sous-titrée en anglais, retrace en 12 minutes chrono l’histoire d’Espacio Aglutinador, racontée par sa créatrice.

Pas la patience de tout visionner ? Sachez tout de même que le début du XXIe siècle voit fleurir une série de manifestations aux titres évocateurs : 1a Bienal de Arte Porno—We are Porno (2007), Curadores Go Home (2008), pas besoin de vous faire un dessin… Ou encore Torneo Audiovisual, concurso de video-arte y video-performance (2010) où les artistes devaient gagner un tournoi de ping pong ou de bras de fer pour emporter le prix.

On voit avec ces exemples que ce qui est en jeu dans ce lieu atypique, au delà des œuvres, ce sont aussi les modalités de la représentation/réception et le rapport au « star system » de l’art contemporain !


Avec le recul on se rend compte de l’importance de la démarche de Sandra, qui a ouvert la voie à de nombreuses initiatives d’artistes. Voyez l’article Les Nouvelles Galeries pour un tour d’horizon – forcément incomplet – des ateliers ouverts au public.


Aglutinador au présent

Aglutinador est une bouffée d’air frais dans un environnement saturé de contraintes. Il contribue non seulement à montrer l’art produit en dehors des circuits officiels, mais aussi à générer la pensée et le dialogue autour des œuvres et des artistes. Cependant, il doit évoluer pour ne pas couler.

En effet, le secteur public à Cuba rétrécit à vue d’œil tandis que le coût de la vie augmente. Les financeurs privés (fondations, philanthropes…) ne savent plus où donner de la tête et les artistes doivent développer de nouveaux modèles économiques, essentiellement tournés vers l’extérieur, pour survivre. Un voyage, une invitation à l’étranger, quelques œuvres vendues et voilà de quoi vivre et travailler pendant de longs mois à Cuba.

Mais le travail de Sandra, essentiellement performatif, ne s’exporte pas. Et comme vous le savez depuis que vous lisez serendipia-cc.com, elle ne peut pas non plus s’établir comme galeriste / marchand d’art, car ce rôle est réservé à l’État et à ses principales galeries. Et puis, dépendre du bon vouloir d’une fondation ou d’une ambassade, après 24 ans d’activité, c’est frustrant.

Alors, après bien des réussites et quelques vicissitudes, Sandra Ceballos travaille avec Coco Fusco à un nouveau concept pour Aglutinador : Il s’agit de réinvestir son travail de pionnière dans une série de workshops, destinés à donner plus de visibilité à la scène artistique cubaine, tout en viabilisant sa démarche.

Sans aucun soutien institutionnel, mais en surfant sur le regain d’intérêt international pour la scène artistique cubaine, elles ont même lancé une campagne de financement participatif sur GoFundMe. En savoir plus et contribuer ? Suivez ce lien !

Aglutinador dans l’avenir

Donc, voici venu le moment de passer à la vitesse supérieure avec ce cycle de workshops (ateliers, rencontres, séminaires…) en anglais, destinés aux artistes, élèves et chercheurs du monde entier. Il existe un nombre croissant d’étudiants États-Uniens qui viennent à Cuba pour toucher de près cette créativité dont ils entendent tellement parler. En général ils font étape à Aglutinador après la visite de l’ISA, mais l’échange est bref.

L’idée de Sandra et Coco est de prolonger le dialogue en permettant à ces étudiants de rencontrer les nombreux critiques, historiens, artistes et curateurs qui sont passés par Aglutinador. Un exemple parmi d’autres : Samuel Riera, créateur de Art Brut Project Cuba dans son studio d’El Cerro.


Message personnel de l’auteur pour Sandra et Coco : moi je ne suis pas une étudiante américaine et mes (courtes) études d’Histoire de l’Art remontent à très loin, mais je veux bien assister aux ateliers ! Et je suis sûre que je ne suis pas la seule. En espagnol ou en anglais, qu’importe !


Les fonds récoltés lors de la campagne de financement participatif vont servir bien sûr à élaborer les programmes mais aussi, dans un premier temps, à des missions très terre à terre :

Numériser les archives et traduire les catalogues. Faire des réparations dans la maison pour éviter que les œuvres exposées ne prennent l’eau à chaque averse. Refaire l’électricité pour pouvoir montrer plusieurs vidéos à la fois. Retravailler la présence en ligne (ça a déjà bien commencé avec un site beau et intéressant). Acheter un équipement sono digne de ce nom, etc.

L’art et la vie : le patio de la maison de Sandra Ceballos. Droits réservés.

Tout ça prend du temps, d’autant que les maçons et électriciens sont en ce moment bien occupés avec l’après-Irma… Ainsi, le nouveau concept Aglutinador, qui devait voir le jour avec la Bienal de La Habana 2018, sera sans doute repoussé à l’année suivante. La Bienal aussi d’ailleurs. Nous sommes à Cuba… Mais serendipia veille et vous tiendra au courant !


¹ Periodo especial. Années 90 : À la disparition du camp socialiste, Cuba perd la quasi totalité de ses revenus et entre dans la « Période spéciale en temps de paix ». Cette mesure gouvernementale implique des mesures drastiques pour préserver l’économie du pays, notamment les apagones : coupures d’électricité planifiées. La disette s’installe et de nombreux citoyens fuient sur des embarcations de (mauvaise) fortune…

Plus de lecture sur le sujet avec 3 entretiens publiés sur l’excellent site Cuban Art News en 2014 et 2015 : In Conversation : Sandra Ceballos, Part 1, Part 2 et Part 3.

En savoir plus sur Coco Fusco, associée à Sandra Ceballos sur ce projet ? Voyez son site cocofusco.com.

Sources : Cuba’s Longest Running Independent Gallery to Launch Workshops on Art Outside Official Culture sur le site Hyperallergic et In Havana, a New Vision for Espacio Aglutinador sur le site Cuban Art News.

Photo à la Une : Havana – March 2017 : Cuban artist Sandra Ceballos stands in front of a wall displaying her piece « El Consejo and me » and a piece by artist Ezequiel Suarez called « Linea, oh Linea ». Photo by Sven Creutzmann/Mambo Photo/Getty Images. Droits réservés.

Les photos de cet article viennent du site aglutinador et du blog Arts and Politics Now de Susan Noyes Platt. Droits réservés. Thanks, gracias !


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