Santa y Andrés, d’un festival l’autre

Lorsque le rideau est tombé sur la 38e édition du Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano de La Havane, on parlait beaucoup de Santa y Andrés, un film qui… n’y avait pas été présenté.

Pourquoi, et qu’est-il devenu depuis ? À l’image de son héroïne Santa qui trimballe sa chaise par monts et par vaux, il navigue de festival en festival, lesté de ce premier refus et obtenant des réactions pour le moins contrastées. Je tente de faire le point :

En décembre dernier, bien qu’initialement sélectionné, Santa y Andrés, deuxième long métrage de fiction de Carlos Lechuga, est retiré de la liste des films en compétition à La Havane. Le motif ? « L’œuvre présenterait de manière biaisée les mécanismes répressifs du régime, dépeignant le processus socialiste cubain sous des traits monstrueux »  (je résume ici de nombreux témoignages).

Santa y Andres, Lola Amores et Eduardo Martinez. Réalisation Carlos Lechuga.

Or Santa y Andrés narre la rencontre entre une paysanne appartenant au Comité de défense de son Unité de production et un écrivain homosexuel tenu à l’écart de la société, en raison même de son identité qui pourrait présenter un danger pour les autres…

Curieusement, il est tout à fait admis, y compris par le gouvernement, qu’il y a eu répression des homosexuels à Cuba et que des intellectuels ont été ostracisés pour leur pensée originale…  puis réhabilités. De plus, le scénario du film était connu de tous et avait même gagné deux prix en 2014 (en Espagne et à Cuba), bien avant le début du tournage. Alors qu’est-ce qui a gêné tout d’un coup ? Mystère. D’autant qu’avec Desierto, de Jonás Cuarón et Últimos días en La Habana, dernier opus de Fernando Pérez, le festival, étroitement lié à l’ICAIC, récompense deux films courageux qui dénoncent aussi, à leur façon, un système qui broie les individus.

Rebelote à New York

Depuis 2000, le Havana Film Festival New York, organisé par la American Friends of the Ludwig Foundation of Cuba¹, soutient les filmographies latino et révèle de grands talents aux spectateurs New Yorkais. Santa y Andrés figurait dans la sélection de la 17e édition et devait concourir pour le Havana Star Prize. Patatras, courant mars on apprend que le film ne sera pas en compétition mais fera l’objet d’une « projection spéciale ». Le réalisateur et ses producteurs ne l’entendent pas de cette oreille, dénoncent une décision prise unilatéralement et retirent tout bonnement leur œuvre du festival. Réponse des organisateurs :


« As cultivators of cultural diplomacy we try our best to remain as apolitical as possible and avoid controversy. We believe that, given the highly-politicized publicity surrounding Santa & Andrés, it would be a conflict of interest to include it in competition for the Havana Star Prize.”²


Dommage… Et pour la petite histoire, c’est Últimos días en La Habana de Fernando Perez qui a emporté la palme (pardon, le Star Prize) et son protagoniste principal Jorge Martinez, le prix du meilleur acteur.

Santa y Andres, réalisation Carlos Lechuga.

De New York au reste du monde

Aussi intense que soit le tête à tête Cuba – États-Unis, le reste du monde existe aussi et le film, malgré ses déboires, a été présenté un peu partout depuis sa sortie officielle au Toronto International Film Festival en septembre 2016.  Dans de très nombreux rendez-vous il a obtenu son lot de prix et de louanges :

  • XIe Prix Julio Alejandro de Scénario, SGAE 2014 (Espagne)
  • Prix Wouter Barendrecht, Cinemart Rotterdam (Pays-Bas)
  • Prix du Scénario Inédit, Festival del Nuevo Cine Latinoamericano La Habana 2014 (Cuba)
  • Finaliste Prix Sebastiane au Festival de San Sebastián 2016 (Espagne)
  • Mention spéciale du jury, Festival Internacional de Cine de Punta del Este 2016 (Argentine)
  • Prix des meilleurs acteurs pour Lola Amores et Eduardo Martinez au Miami Film Festival 2017 (États-Unis). Ils se partagent la somme de 5 000 $, une paille !
  • Meilleur Film, meilleur scénario, meilleure actrice, prix spécial du jury Maguey et mention spéciale du jury FEISAL au Festival Internacional de Cinéma de Guadalajara 2017 (Mexique). Un carton !
  • Enfin un joli prix français : Prix Rail D’OC (prix des Cheminots) à Cinelatino, Rencontres de Toulouse 2017 (France).

Et ce n’est pas fini… Voyez la page FB Santa y Andres pour vous tenir au courant des prochaines projections de par le monde.

Ce que j’en dis

Et bien voilà, maintenant on aimerait bien le voir en France, ce film.  Mais à moins que vous n’habitiez Villeurbanne (Festival Reflets du Cinéma Ibérique et Latino-Américain, mars 2017) ou Toulouse (Cinélatino, mars 2017) vous n’avez pas pu le voir sur grand écran. Moi non plus, mais un jour je me suis décidée à demander le code au distributeur Habanero Films, pour le visionner sur une plateforme vidéo dont le nom commence par un V.

Santa y Andres, Eduardo Martinez et Cesar Dominguez. Réalisation Carlos Lechuga.

Pour le visage captivant de Santa / Lola Amores, pour la complicité douloureuse qui unit Santa et Andrés, pour les personnages secondaires magnifiquement dessinés et pour la tristesse qui sourd de cet environnement rural des années 80, il mérite largement le détour. Vous y reconnaîtrez aussi des éléments de la vie de Reinaldo Arenas, tels que contés dans Avant la Nuit : le manuscrit caché, les actes de répudiation publique, le départ précipité… bien que l’histoire doive beaucoup aussi à un intellectuel moins connu qui, lui, est resté : Delfín Prats³. Enfin vous en apprendrez de belles sur la condition des femmes dans ce Cuba révolutionnaire mais toujours aussi macho que la France, quand il s’agit de travail et de responsabilités politiques.

La petite musique de rage et de résignation de Santa y Andrés continue de me trotter dans la tête longtemps après le visionnage. Impatients ? Vous pouvez vous rendre au Viva ! Festival 2017 de Manchester qui programme le film le 23 avril, ou au Prague Independant Film Festival en août. Ou espérer qu’un distributeur français ne craque et se décide à le diffuser.


¹ La fondation American Friends of the Ludwig Foundation of Cuba travaille au rapprochement culturel entre Cuba et son voisin du nord, au moyen de programmes d’échanges, d’expositions et de résidences. Le festival de cinéma est son porte drapeau.

² « Cultivant la diplomatie culturelle, nous faisons de notre mieux pour rester aussi apolitiques que possible et éviter les controverses. Nous pensons que, compte tenu de la publicité hautement politique entourant Santa & Andrés, il y aurait conflit d’intérêt à l’inclure dans la compétition pour le Havana Star Prize ». Cité par Variety (voir plus bas le lien vers l’article).

³ Delfín Prats, poète cubain né en 1945. En 1968 son recueil de poèmes Lenguaje de mudos gagne le prix de l’Unión de Escritores y Artistas de Cuba (UNEAC). Mais pourtant il est censuré et les tirages partent au pilon. L’auteur ne devait plus publier sur son île avant 1987…

Santa y Andrés
Réalisation, scénario : Carlos Lechuga
Producteurs : Claudia Calviño, Carlos Lechuga
Coproducteurs : Samuel Chauvin, Gustavo Pazmín
Productrice exécutive : Claudia Calviño
Photographie : Javier Labrador
Montage : Joanna Montero
Musique : Santiago Barbosa Cañón
Son : Daniel “Gato” Garcés Najar
, Raymel Casamayor
DIrection artistique : Alain Ortiz
Costumes : Celia Ledón
Interprètes : Lola Amores, Eduardo Martínez, George Abreu, Luna Tinoco, Cesar Domínguez
Producciones de la 5ta Avenida (Cuba)
Igolai Producciones (Colombia)
Promenades Films (Francia)
Avec la collaboration de : Habanero Film Sales, El Central Producciones, Seconde Vague Productions, Asociación Cubana del Audiovisual.

Sources principales : Santa y Andres, un nuevo filme sobre la libertad, article de Cecilia Crespo dans OnCuba et Carlos Lechuga Pulls ‘Santa & Andres’ From Special Presentations at Havana Film Festival New York, article de Anna Marie de la Fuente dans Variety.

Photos : photogrammes du film, droits réservés.


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