Operación Peter Pan 2 : les camps et les soutanes

Dans le chapitre 1 nous avions laissé les Peter Pan au pied de l’autocar, en route pour une destination inconnue. Le lendemain, ceux qui n’avaient pas de famille sur place se réveillaient dans un des camps aménagés pour leur accueil, encadrés par des adultes parlant anglais, sans pouvoir communiquer avec leurs parents restés à Cuba. Rude expérience…


Rappel : entre noël 1960 et octobre 1962, 14 048 enfants cubains de 6 à 17 ans ont été envoyés aux États-Unis par leurs parents, sur les conseils d’une partie de l’église. La séparation était censée être brève, mais même en s’accrochant à cette idée, la situation était traumatique. J’essaie ci-dessous de résumer cette aventure tragique en 3 chapitres :


Les camps

Javier est arrivé avec son grand frère, il a trouvé bien dure la vie dans les campements et il a dû patienter 5 ans avant d’être réuni avec ses parents. Lesquels ont eu du mal à le voir comme l’adolescent qu’il était devenu…

Eloisa est arrivée à 13 ans avec sa petite sœur. Elles ont été envoyées dans un orphelinat de l’État de New York puis dans une famille d’accueil moyennement accueillante. Elles ont eu la chance de retrouver leurs parents « seulement » 9 mois plus tard.

Eyia est resté quelques jours dans un home d’enfants à Kendall avant d’être transféré à Camp Matecumbe dans les Everglades puis à Lansing, Michigan. Pour l’ado qui n’avait jamais vu de lac gelé, le choc était rude. Deux ans plus tard il retrouvait ses parents : il avait grandi et eux avaient vieilli.

Chemise de garçon cubain provenant du grand magasin le plus chic de La Havane : El Encanto. Photo Jorge Zamanillo, History Miami Museum, droits réservés.

Des témoignages comme ceux-là, il y en a des milliers. Mais certains ont eu le courage d’aller plus loin en révélant des faits qu’ils avaient tu pendant 50 ans. Quitte à accuser les familles d’accueil et les représentants de l’Église qui étaient censés les sauver…

Les soutanes

Hector et Ada ont passé des années au Sacred Heart Orphanage de Pueblo, dans le Colorado. Ils ont connu les punitions à coups de ceinture et de bâton, l’interdiction de parler leur langue natale… puis on leur trouva une famille d’accueil qui les envoya travailler aux champs avec les saisonniers mexicains.

Adrianne, placée chez des amis d’amis à Miami, subissait son oncle qui la matait à travers le rideau de douche. À qui se plaindre ? Sa très catholique grand-mère cubaine ne la croyait pas quand elle l’appelait au téléphone et elle n’avait personne de plus proche…

Alex a été placé au camp de Matecumbe, surnommé l’Enfer Vert. Étant le plus petit du groupe, il a été pris en charge par un « protecteur » qui le violait régulièrement pour lui éviter d’être violé par d’autres. Cependant il ne pouvait rien contre le père Guerrero qui venait le tripoter sur son lit de camp. Il n’osait pas en parler à ses parents – lors de rares appels téléphoniques – de peur de les inquiéter.

On le transféra à Opa Locka, où Guerrero faisait quelques incursions. Il osa parler à une bonne sœur, ce qui eut pour effet qu’on l’envoya dans l’Ohio, au Saint Joseph Orphanage, lequel accueillait des enfants qui présentaient des problèmes psychologiques…

Roberto a passé plus de 2 ans dans une famille d’accueil de Pompano Beach qui pratiquait la violence physique comme modèle d’éducation. À sa demande, on le transféra au campement d’Opa Locka. L’unique sortie hebdomadaire était pour downtown Miami, où des types louches lorgnaient les ados à la descente du bus. Roberto se réfugiait au cinéma.

Au camp il rencontra le père Bryan Walsh, qui refusa d’écouter ses plaintes mais l’obligea à des fellations. Coup classique : le violeur lui conseilla de n’en parler à personne s’il ne voulait pas faire honte à sa famille. Le gamin gênant fut envoyé dans un centre fermé où il était bourré de cachets et ne pouvait pas communiquer avec l’extérieur.

Le souvenir, sous la forme d’une odeur de soutane, ne le quitta jamais.

Opération Peter Pan, adolescents placés sous la sauvegarde du Catholic Welfare Bureau de Miami. Photo Jorge Zamanillo, History Miami Museum, droits réservés.

L’histoire dans l’histoire : Bryan Walsh

Monseigneur Bryan Walsh est executive director du Catholic Welfare Bureau (CWB) de Miami lorsqu’en novembre 1960 il rencontre un garçon cubain de 15 ans du nom de Pedro.

Touché par le sort de ce « sans famille » efflanqué qui se débrouille seul dans un monde d’adultes, où « tout est nouveau, y compris le langage », il décide de mettre en place un réseau d’aide aux primo-arrivants. L’opération Pedro/Peter est née.

Walsh contacte James Baker à la Ruston Academy (école américaine catholique de La Havane), qui devient la tête de pont d’un réseau clandestin côté cubain. Parallèlement, il mobilise des internats pour accueillir les jeunes migrants.

Le gouvernement verse des fonds, ainsi que des entreprises privées, dont certaines viennent d’être expulsées de Cuba. La correspondance Walsh-Baker passe par la valise diplomatique et les billets d’avion sont commandés à une agence de La Havane depuis Miami.

L’opération devait concerner 200 enfants tout au plus mais le mouvement s’accentue. Walsh se tourne vers des internats catholiques et des summer camps pour loger tout le monde, puis vers des institutions religieuses à travers le pays.

Les enfants y connaissent des sorts divers : ce sera la famille d’accueil ou l’orphelinat… mais jamais les « meilleurs collèges de Floride » promis à leurs parents.

Bryan Walsh est mort à Miami en 2001, bien avant que les premiers témoignages d’abus sexuels ne soient rendus publics.


Il n’existe que quelques témoignages explicites, pour 14 000 enfants et ados arrivés seuls à Miami pendant cette période… Est-ce moins grave ?

Je vous laisse à cette méditation en vous conseillant la lecture intégrale d’une déclaration du Operation Peter Pan Group, inc. publiée sur LatinoUSA en juin 2015. Ou alors vous vous contentez de ces quelques extraits mal traduits par moi-même :

Il est indéniable qu’un très petit nombre de Peter Pan ont subi des abus, malgré la surveillance stricte de l’État et des travailleurs sociaux du diocèse catholique. Comment pourrait-il en être autrement, alors qu’en dépit des meilleures intentions, une quantité disproportionnée d’enfants américains placés en institution ou en famille d’accueil étaient, et sont toujours, victimes d’abus eux-mêmes ?

(…) Relativement aux Peter Pan qui ont déclaré avoir subi des abus pendant leur placement, une infime minorité affirme avoir été physiquement abusés par les parents d’adoption qui exigeaient d’eux l’exécution de corvées domestiques, chose inconnue dans les familles cubaines à cette époque. La plupart des plaintes concernent le sentiment d’avoir été abusé psychologiquement en raison des barrières de langage, de l’adaptation aux habitudes sociales et de difficultés culturelles d’intégration. Il y a eu moins d’une demi-douzaine de cas d’abus sexuels déclarés. (…)

Le Peter Pan Group, inc., qui par ailleurs fait un travail remarquable de mémoire, vous conseille ensuite de consulter les milliers de témoignages recensés sur la base de données Operation Peter Pan Network du Miami Herald. Je vous le conseille aussi, c’est édifiant.

Quant à Roberto, il a fini par porter plainte. Je vous en parlerai dans le 3e et dernier épisode de ce récit.


Lilia et Beatris Serio Varona durant l’Opération Peter Pan. Photo Jorge Zamanillo, History Miami Museum, droits réservés.

Sources en espagnol : Operación Pedro Pan, historia de 14,000 niños que volaron fuera de Cuba, article de Diego Urdaneta dans El Nuevo Herald et El olor de las sotanas, El dorso de las profecías, El hombre que va a morir en La Habana et El por qué de llamarse Adrianne Miller, articles de Javier Roque dans El Estornudo.

Sources en anglais : Operation Peter Pan offered Cuban refugee kids a home in Colorado, but life was no fairy tale dans Colorado Springs Independent et Remembering Operacion Pedro Pan dans LansingCityPulse.

Images : Vous pouvez voir le documentaire d’Estela Bravo Operación Peter Pan : volando de vuelta a Cuba, en entier, sur la page Operación Peter Pan du blog FanalCubano.

Autre film, presque de propagande : The Plight of Pepito : Cuba’s Lost Generation sur le site floridamemory.com.

Vous pouvez aussi consulter l’album photo In Search of Freedom: Cuban Exiles and the U.S. Cuban Refugee Program sur le site de l’Université de Miami.

Photo à la Une : Bryan Walsh à Miami pendant l’opération Peter Pan. Photo Jorge Zamanillo, droits réservés.

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