L’art est-il politique ? Même à Cuba ?

À votre avis ? L’art est-il politique, à Cuba comme ailleurs ? Est-il dangereux pour le pouvoir ? Faut-il légiférer au sujet de la création artistique ? Est-ce aux hommes et femmes politiques de décréter de la bienséance d’une production artistique ? En tant que spectateur, doit-on se référer à un texte de loi pour valider que ce qu’on a sous les yeux est bien de l’art ?

Il faut croire que oui, sinon le Decreto 349 n’aurait jamais vu le jour.

Alors, contrairement à mon intention lorsque j’ai démarré ce blog (c.f. Pourquoi j’ai décidé de ne pas parler de politique…) je vais essayer de résumer cette affaire plus politique que culturelle qui agite une partie de la société cubaine, au point d’envoyer des activistes en prison et de déclencher la vigilance d’Amnesty International.

Ne reculant devant aucun sacrifice, j’ai lu in extenso ce texte de loi dont voici les extraits qui fâchent, suivis de leur traduction sommaire¹.

Consejo de ministros / DECRETO N° 349/2018
POR CUANTO : Se hace necesario actualizar el dispuesto en el Decreto n° 226 (…)
CONTRAVENCIONES DE LAS REGULACIONES EN MATERIA DE POLÍTICA CULTURAL Y SOBRE LA PRESTACÍON DE SERVICIOS ARTÍSTICOS
Dans la mesure où il est nécessaire d’actualiser le Décret n° 226 (…) INFRACTIONS À LA RÉGLEMENTATION EN MATIÈRE DE POLITIQUE CULTURELLE ET SUR LA PRESTATION DE SERVICES ARTISTIQUES
CAPÍTULO I /
ARTÍCULO 1
Constituyen contravenciones al efecto de este Decreto las conductas violatorias de las normas y disposiciones vigentes en materia de politica cultural y de prestaciones de servicios artísticos establecidas por el Ministerio de Cultura en las diferentes manifestaciones artísticas, cometidas por personas naturales o jurídicas en lugares o instalaciones públicos estatales o no estatales.
Constituent des infractions à ce décret, les comportements qui enfreignent les normes et dispositions en vigueur en matière de politique culturelle et de prestation de services artistiques établies par le ministère de la Culture, dans toute manifestation artistique perpétrée par des personnes physiques ou morales, en des lieux ou installations publics, appartenant à l’État ou privés.

CAPÍTULO II / DE LAS CONTRAVENCIONES
ARTÍCULO 2.1. En la prestación de servicios artísticos constituyen contravenciones las conductas siguientes : (…)
e) El que preste servicios artísticos sin estar autorizado para ejercer labores artísticas en un cargo ú ocupación artística.
DES INFRACTIONS
Dans la prestation de services artistiques, les comportements suivants constituent une infraction (…)

e) Celui qui effectue une prestation de services artistiques sans être autorisé à exercer un travail ou une activité artistique.

ARTÍCULO 3.1. Se considera contravención cuando una persona natural o jurídica en la utilización de medios audiovisuales muestre en ellos contenido con : a) uso de los símbolos patrios que contravengan la legislación vigente.
b) pornografía c) violencia d) lenguaje sexista, vulgar y obsceno (…)
On considère qu’il y a infraction lorsqu’une personne physique ou morale utilisant des media audiovisuels y montre des contenus comprenant : a) utilisation des symboles nationaux contrevenant à la législation b) pornographie c) violence d) langage sexiste, vulgaire ou obscène (…)

ARTÍCULO 4.1. Igualmente, constituyen contravenciones cuando una persona natural o jurídica incurra en alguna de las conductas siguientes : (…)
Il y a également infraction lorsqu’une personne physique ou morale s’engage dans l’un des comportements suivants : (…)
b) establezca espacios de comercialización de las artes plásticas sin tener la autorización que corresponde, ni estar inscrito en el Registro del Creador de las Artes Plásticas. (…)
f) comercialice libros con contenidos lesivos a los valores éticos y culturales (…)
b) crée des espaces de commercialisation des arts plastiques sans posséder d’autorisation ni être inscrit au Registre du Créateur des Arts Plastiques (…)
f) commercialise des livres dont le contenu est préjudiciable aux valeurs étiques et culturelles (…)

CAPÍTULO III / DE LAS MEDIDAS
ARTÍCULO 5.1. Por la comisión de las contravenciones previstas en el presento Decreto pueden aplicarse indistintamente una o varias de las medidas siguientes :
a) apercibimiento b) multa c) comiso de los instrumentos, equipos, accesorios y otros bienes.
DES MESURES
Contre les violations mentionnées dans le présent Décret peuvent s’appliquer indistinctement une ou plusieurs des mesures suivantes :
a) avertissement b) amende c) confiscation des instruments, appareils, accessoires et autres biens.

2 Conjuntamente con las medidas que se impongan (…) la autoridad facultada puede :
a) suspender de manera inmediata el espectáculo o la proyección de que se trate y b) proponer la cancelación de la autorización para ejercer la actividad de trabajo con cuenta propia (…)
2 Conjointement aux mesures qui s’imposent, l’autorité compétente peut :
a) suspendre immédiatement le spectacle ou la projection et
b) proposer l’annulation de l’autorisation à exercer une activité professionnelle en tant que travailleur indépendant (…)

CAPÍTULO IV / AUTORIDADES FACULTADAS PARA IMPONER LAS MEDIDAS Y RESOLVER LOS RECURSOS
ARTÍCULO 8 La autoridadas facultadas para inspeccionar (…) e imponer las medidas pertinentes son los supervisores-inspectores designados por la autoridad correspondiente del Ministerio de Cultura (…).
AUTORITÉS COMPÉTENTES POUR APPLIQUER LES MESURES ET TRAITER LES RECOURS
Les autorités compétentes pour inspecter (…) et appliquer les mesures adéquates sont les superviseurs-inspecteurs désignés par le ministère de la Culture (…).
DADO en el Palacio de la Revolución, en La Habana, a los 20 dias del mes de abril de 2018.
FAIT au Palais de la Révolution, La Havane, le 20 avril 2018.

Lecture critique

De la prose qui précède il ressort donc que :

  • Pour produire un geste artistique il faut une autorisation, même dans un lieu privé. Ah bon ? Cet article semble viser particulièrement des artistes performers dont le travail consiste précisément à surgir là où on ne les attend pas. Voir 00Bienal ou les récentes performances de Tania Bruguera.
  • Les clips musicaux ne doivent pas comporter de propos sexistes ou pornographiques. Cet article est un costard taillé sur mesure pour les vedettes du reggaeton dont les couplets sont outrageusement sexistes et les refrains se limitent à bite poil couille, bite poil couille, oh na na na… Mais ça ne les empêchera pas d’aller produire leurs titres ailleurs et de les diffuser via el paquete semanal
  • Pour ouvrir une galerie et vendre de l’art il faut une autorisation. C’était déjà le cas avant car cette activité est un monopole du ministère de la Culture. Le meilleur suit :
  • Il faut être inscrit au Registre des Créateurs. Autrement dit avoir suivi tout le cursus officiel et obtenu son diplôme. Dehors les autodidactes ! Quant on pense que Spielberg n’a pas fait d’école de cinéma…
  • L’édition littéraire est soumise à lecture préalable pour vérification des « valeurs étiques et culturelles« . Serait-ce de la censure ? Oui.
  • Toute manifestation artistique non conforme aux normes précitées peut être suspendue immédiatement et le matériel confisqué. Mais ce n’est pas le pire :
  • Le contrevenant peut voir sa licence de travailleur indépendant annulée. Autrement dit, il risque de perdre son unique outil pour échapper à la misère économique.

Et ce qui me choque encore plus, en brave française biberonnée à Malraux et Lang :

  • C’est le ministère de la Culture lui-même qui est chargé de faire le ménage et d’appliquer les sanctions. Déjà que ce pauvre organisme a très peu de moyens, voilà qu’il va payer des superviseurs-inspecteurs² (quelle sera leur formation, d’ailleurs ?) pour tondre les pelouses de l’art officiel et tailler tout ce qui dépasse.

Ci-dessus, le portrait hilarant de la responsable du corps des futurs superviseurs-inspecteurs du ministère de la Culture. Mariela Brito, El Ciervo Encantado. Gracias !

Les principaux intéressés

Heureusement que l’art, expérience vitale, ne s’est JAMAIS laissé dicter des lois absurdes, du moins pas complètement. Restent les artistes, et ce qu’ils en disent :

les silencieux

Majoritairement, ils et elles font silence, ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils sont d’accord. Peut-être ont-ils trop à perdre à ce moment de leur carrière pour s’autoriser à prendre la parole. Peut-être préfèrent-ils faire le dos rond, ou ont-ils vérifié qu’ils cochaient toutes les cases du politiquement correct.

Ou alors ils préfèrent se concentrer sur la nouvelle constitution qui fait plus largement débat dans la société. Ou peut-être encore sont-ils déjà partis travailler à l’étranger…

Helio Rodriguez, Forest on the wall. Cet artiste cubain vit et travaille en Espagne.

Les lanceurs d’alerte

Quelques artistes et historien.nes de l’Art tentent le dialogue et s’attachent à informer leurs compatriotes, autant que le public et les structures culturelles du monde entier. C’est le cas de Tania Bruguera, Laritza Diversent, Coco Fusco, Yanelys Nuñez et Enrique Risco qui ont publié une lettre ouverte au gouvernement, dans laquelle ils expliquent brillamment en quoi une telle loi est totalement à côté de la plaque.

Chanceux, les fonctionnaires du ministère qui bénéficient d’une leçon d’histoire de l’Art de haute volée.


« (…) la historia de las artes nos muestra que el cuestionamiento a los sistemas de pensamiento establecidos es el motor del desarrollo estético. Sin ello el arte no hubiese avanzado. »
L’histoire des arts nous montre que le questionnement de systèmes de pensée est moteur de développement esthétique. Sans lui l’art n’aurait pas progressé.
Lettre ouverte signée par les artistes cités ci-dessus.


Ils expliquent aussi en quoi le financement participatif (massivement utilisé par les artistes cubains) ne devrait pas être confondu avec la mainmise d’un gouvernement hostile, suivez mon regard…

L’équipe du Ciervo Encantado a publié une vidéo culottée (voir plus haut) qui moque la création du nouveau corps expéditionnaire contre l’art dégénéré, et Amnesty International a fait savoir que ses équipes étaient attentives aux conséquences que ce décret pourrait avoir sur la liberté d’expression à Cuba.


« We stand in solidarity with all independent artists in Cuba that are challenging the legitimacy of the decree and standing up for a space in which they can work freely without fear of reprisals. »
Erika Guevara Rosas, Americas Director Amnesty International


Les enragé.es

Et puis il y a celles et ceux qui expriment publiquement et courageusement leur rage vis-à-vis de ce qu’ils considèrent comme une attaque gravissime à la liberté. Généralement, ces artistes étaient déjà dans le collimateur du pouvoir en raison de leur « inconformité ».

Habitué.es aux allers-retour au commissariat et aux arrestations arbitraires, ils ont pour nom Luis Manuel Otero Alcantara, Lynn Cruz, Nonardo Perea… pour n’en citer que quelques-uns.

Vous pouvez suivre leurs initiatives sur la page FB Artistas Cubanxs en Contra del Decreto 349. Pas impossible qu’ils aient besoin de notre soutien dans un avenir proche. Restez connectés !


¹ Je ne suis pas juriste et n’ai pas pris Espagnol en 2e langue, donc je vous invite à considérer cette traduction avec indulgence et consulter le texte original ici si vous le souhaitez.

² En France il existe un corps d’inspecteurs de la création artistique mais leur rôle n’est en aucun cas de cafter ou d’appliquer des sanctions…

Source : NO al decreto 349 Carta abierta al Presidente de Cuba et Activistas y artistas denuncian la criminalización del arte en Cuba.

Voyez également l’article Cuba : New administration’s Decree 349 is a dystopian prospect for Cuba’s artists sur le site d’Amnesty International.

Image à la Une : autoportrait de Nonardo Perea (fragment) NO al decreto 349. Droits réservés.

2 réflexions sur « L’art est-il politique ? Même à Cuba ? »

  1. Merci Serendipieta pour ce décryptage. Oui l’art est éminemment politique ! Avec ce décret on en revient aux premières heures de la dictature…. mais cette fois tous ces artistes courageux montrent qu’il ne peut y avoir de retour en arrière. Et j’avais déja vu sur internet M. Brieto, vraiment trop drôle !

  2. Bonsoir, je suis Rauda Jamis, écrivain d’origine cubaine, fille de Fayad Jamis, poète et artiste-peintre cubano-mexicain mais considéré comme cubain, et de Nivaria Tejera, écrivain et poète cubaine-canarienne considérée comme cubaine (les deux à présent ont disparu, l’un à Cuba, l’autre à Paris -comme toutes les familles cubaines, nous avons été disloquées). Concernant le décret 349, je suis d’avis de créer rapidement ici en France (pas facile durant les « grandes vacances ») un coup d’envoi solidaire pour les Cubains créateurs. Mon idée: utiliser la traduction du décret bien entendu, y joindre une lettre signée par x artistes, écrivains, intellectuels, journalistes, et autres citoyens cela va de soi français ou Cubains de l’étranger et l’envoyer à la Maison des écrivains, à la Maison des artistes, au ministère de la Culture (j’ignore si demain Françoise Nyssen sera encore ministre de la Culture -affaire à suivre), au ministère des Affaires étrangères à l’attention du conseiller culturel de France à Cuba, au cabinet du Premier ministre français, à l’Elysée, et d’un certain nombre de partis politiques peut-être -j’exclus bien entendu Le Pen and Co.-, à certaines personnalités -liste à faire-, à des journaux et journalistes de l’écrit, de la radio comme de l’audiovisuel, etc.). Pour avancer efficacement, je propose que nous créions une page Facebook, un groupe Whatsapp de façon à pouvoir communiquer aisément. En tout cas, il faudrait agir assez vite: pour 1) rédiger le courrier accompagnant le texte du décret 349 en français, 2) regrouper un maximum de signataires sans tarder, 3) établir une liste de destinataires dudit courrier et se répartir la tâche. Qu’en pensez-vous? Amitiés, Rauda
    (Sur FB, l’on me trouve avec mes prénom et nom, puis on pourra se communiquer nos numéros de téléphone…)

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