La Havane, ISA, escuela de ballet de Vittorio Garatti en 2015

L’école qui danse en solo

Aussi tournoyante que les voiles de Loïe Fuller, aussi aérienne qu’une improvisation d’Odile Duboc sur l’air et l’eau, aussi structurée qu’une chronophotographie d’Edweard Muybridge,  l’école attend patiemment depuis plus de 50 ans qu’on veuille bien y danser.

À la voir on a envie de crier « Cédez-la à Carlos Acosta, faites-en un hôtel,  un campus, un spa ou un ministère, ou pourquoi pas, tiens, une école d’architecture ?  Mais redonnez-lui vie, bordel ! » Car elle est d’une beauté unique…

Elle se trouve dans l’enceinte de l’Instituto Superior de Arte, officiellement fermé au public, et l’approcher ne fut pas une mince affaire… Après une longue marche¹ sous un soleil de plomb et le refus revêche puis poli puis désolé des plantons qui en gardent les nombreuses entrées, je finis par trouver un portail ouvert et le gardien occupé à nourrir ses cochons. Hop !

Ce site qui me fascinait de loin depuis la lecture de Dancing with Cuba était bien là, sous mes yeux. Bien là mais comme de justesse, fragile et à demi effacé… Puis ma contemplation fut interrompue par trois architectes italiens qui font le pèlerinage régulièrement : Ils étaient contents de voir que la broussaille perdait du terrain, que les bâtiments étaient relativement entretenus à défaut d’être restaurés…

Mais à ce stade du récit il devient nécessaire d’expliquer comment tout cela a commencé !

La Havane, ISA, escuela de danza de Ricardo Porro en 2015
La Havane, ISA, escuela de danza de Ricardo Porro en 2015

1961 : Les tout nouveaux chefs d’État décident sur un coup de tête de créer La-Plus-Grande-et-Plus-Belle-École-d’Art-d’Amérique sur le terrain du Jockey Club, Eden verdoyant à l’ouest de la capitale et emblème de la classe dominante déchue. Ô symbole prometteur ! Trois jeunes architectes² sont chargés du projet dans une totale liberté de création et au pas de course, les cours démarrant là, tout de suite.

Tout aussi rapidement, crise des missiles et dépendance accrue à l’URSS signent l’arrêt de mort de l’utopie. On ne jure plus que par les panneaux préfabriqués livrés par Moscou. De la belle école toute en rondeurs et en briques exquisement assemblées, seuls les bâtiments terminés continueront de fonctionner, les autres seront abandonnés à la jungle. Les architectes, eux, seront perçus comme des diversionnistes idéologiques et s’en sortiront par la fuite et l’oubli.

La Havane, ISA, escuela de teatro de Roberto Gottardi en 2015
La Havane, ISA, escuela de teatro de Roberto Gottardi en 2015

Mais 50 ans plus tard… les images ressurgissent, les langues se délient, un film magnifique est réalisé pour conter cette épopée, plusieurs projets de réhabilitation sont déposés, dont celui de Carlos Acosta associé pour l’occasion à Norman Foster… et l’affaire tourne à la guerre de succession. Les architectes, Gottardi à La Havane et Garatti à Milan, eux, aimeraient bien voir les travaux reprendre de leur vivant. Ils n’ont pas abandonné l’idée d’achever leur travail et d’inaugurer enfin leurs fameuses constructions.

Quant à Porro, après une carrière réussie à Paris, il est parti bâtir les cieux depuis le 25 décembre 2014…

Et moi je suis de près l’évolution du projet et vous tiendrai au courant ! Pour aller plus loin dès maintenant, voici les principales ressources disponibles :

Le film Unfinished Spaces de Alysa Nahmias et Benjamin Murray. On peut l’acheter sur le site Site unfinishedspaces.com et en attendant jeter un œil au trailer :

On savait l’architecture intimement associée à la politique, mais rarement ce lien aura été aussi bien mis en évidence que dans ce film qui pourrait aussi bien s’appeler Nous l’avons tant aimée, la Révolution, si le titre n’était déjà pris ! Ou encore : L’architecture est-elle dangereuse ? Et pour qui ?

Autre regard, celui d’Agnès Varda qui témoigne du chantier héroïque dans son film Salut les Cubains qu’on trouve facilement sur internet.

Expérience vécue : Alma Guillermoprieto a débarqué de New York en 1970 pour enseigner la danse moderne à l’Escuela de Arte. Son livre Dancing with Cuba en témoigne.

À lire en anglais : Revolution of Forms, Cuba’s Forgotten Art Schools de John Loomis chez Princeton Architectural Press, 2011.

Ici même, voir les articles Dancing with Cuba, Salon 3, Varda / Cuba et la page Architecture.

Enfin pour joindre l’utile au sexy, un bel album photo sur la page FB de Carlos Acosta.


Pour visiter voyez la carte détaillée ici. L’entrée principale se trouve calle 120. Notez que vous êtes tout près de El Sauce et du Museo Organico Romerillo !
¹ Depuis l’entrée principale si on prend à gauche en suivant la clôture, on va longer les bâtiments modernes de l’école de musique puis des champs où paissent des zébus, une ferme modèle de l’Armée, une zone boisée où surgit soudainement un buste de Che Guevara,

La Havane, ISA, portail bien gardé 2015
La Havane, ISA, portail bien gardé 2015

l’entrée de l’école d’art dramatique, un ruisseau d’Éden et d’autres portails tout aussi bien gardés, l’école de danse moderne, quelques ruines non identifiées, une allée distribuant des résidences cossues et finalement… la fameuse école de ballet ! Pour s’apercevoir qu’on est tout près de l’école d’arts plastiques – avec sa célèbre fontaine en forme de sexe féminin – et qu’on a donc presque fait le tour de l’enceinte… Conclusion si on est pressé ou qu’on a pas pensé à amener sa petite bouteille d’eau, prendre à droite depuis l’entrée principale ! Ou mieux encore, se débrouiller pour obtenir une autorisation de visite.

² Écoles de danse moderne et d’arts plastiques : Ricardo Porro.
École d’art dramatique (inachevée) : Roberto Gottardi.
Écoles de musique et de ballet (inachevées) : Vittorio Garatti.
Ces Escuelas Nacionales de Arte seront rebaptisées par la suite ISA (Instituto Superior de Arte), utilisant partiellement les locaux d’origine.

Image à la Une : Escuela de Ballet, Vittorio Garatti (1961) photographiée en octobre 2015

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3 réflexions sur « L’école qui danse en solo »

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