Journal de biennale : mardi Carlos, Susana et la mémoire

J’attaque cette deuxième journée avec une idée fixe : trouver les horaires de la performance de Carlos Martiel. Aucun programme n’étant disponible je me décide à lui écrire, bien que je ne le connaisse pas.

Looking for Carlos

Hola Carlos, me gustaria saber si vas à repetir la performance en los proximos dias ?

Hola Celine, lamentablemente no. La instalacion fue retirada hoy ademas fue llamado al ministerio de cultura a tener una reunion con el viceministro de cultura. Por las implicaciones de mi obra en relacion al decreto 349…

Traduction vite fait : « Salut, j’aimerais savoir si tu vas refaire ta performance bientôt ? » – « Salut, malheureusement non. L’installation a été enlevée et en plus je suis convoqué pour une réunion avec le vice-ministre de la culture, à cause des relations au décret 349 contenues dans mon œuvre… »

Vous ne verrez donc pas ici de photos de cette performance… et d’ailleurs je bouderai le Malecón toute la semaine.

Mais c’est quoi cette manifestation qui n’édite pas de programme à destination du public et qui se contredit en retirant des œuvres après deux jours ? Le tout aux yeux des visiteurs internationaux et sans que personne ne bouge le petit doigt ?

Restons calmes / Habana Vieja

Leïla Alaoui (Maroc – France) à la Fototeca de Cuba, Biennale de La Havane 2019.

Direction Plaza Vieja et la Fototeca. Les photos de Leïla Alaoui sont marouflées sur les murs de la cour, en dialogue avec une belle céramique d’Amelia Pelaez qui est là depuis toujours. Un ange passe, le temps d’attendre l’ouverture du Centro de Desarollo de las Artes Visuales.

Sur 4 niveaux reliés par des escaliers escarpés, le bâtiment colonial accueille les installations de nombreux artistes venus du monde entier. La biennale démarre enfin pour moi !

Dans une petite salle au rez-de-chaussée, Luis Gárciga et le collectif C.A.S.I.T.A. présentent Jababacoa, une installation de toute beauté qui retrace un travail de terrain à Guanabacoa, quartier paupérisé de l’autre côté de la baie.

Guanabacoa + jaba = Jababacoa

À partir de l’expérience des ouvrières d’une usine, fermée depuis des lustres, les artistes réalisent une œuvre foisonnante avec machines à coudre, ventilateurs, patrons, tissu, banderoles, sacs en tissu (la fameuse jaba), enregistrements sonores et videomapping. On est immergé dans ce monde perdu et saisi d’une émotion qui prend à la gorge.

L’artiste espagnole Esther Aldaz présente ¿De qué hablamos cuando hablamos de futuro?, une installation sur deux niveaux, fruit également d’une expérience de terrain (ou proyecto comunitario comme on dit ici). Le résultat s’offre notamment en terrasse avec des nids douillets où se prélasser en contemplant les pages de journal étalées au sol, soigneusement choisies à la rubrique culture du quotidien Juventud Rebelde.

Répit dans l’installation d’Esther Aldaz sur le toit du CDAV, Biennale de La Havane 2019.

Aujourd’hui le soleil tape dur mais on ne peut pas s’empêcher de penser au passage du temps et de la pluie sur cette œuvre fragile et accueillante.

Autre découverte avec la guatémaltèque Lourdes de la Riva qui présente Busca una pista, inventa la historia (cherche une piste, invente une histoire) : des centaines de livres et documents dans lesquels les mites et termites ont creusé des galeries. En dévorant sans le savoir les pensées humaines, en fonction de choix qui leur sont propres, elles ont dessiné en creux la fragilité de notre monde.

Lourdes de la Riva (Guatemala) au CDAV, , Biennale de La Havane 2019.

Déjà, c’est très beau. Et en plus ça m’amène à me poser des questions existentielles, alors que je viens d’apprendre la disparition du toit de Notre Dame de Paris…

Rendez-vous avec Susana

J’ai juste le temps de traverser Habana Vieja pour retrouver Susana Pilar Delahante à la cafeteria du Museo. Elle en rira sans doute si elle lit cet article, mais je suis impressionnée. Car c’est une chose d’admirer une artiste… et une autre de lui parler en tête à tête, dans mon espagnol de fantaisie, d’un sujet que je ne maîtrise pas.

On a reparlé de la génèse de son projet Lo Llevamos Rizo (cliquez sur le lien pour relire l’article) et de son idée prodigieuse d’organiser un concours de coiffure, pour intéresser un large public à un sujet qui lui tient à cœur : le statut des femmes afro-cubaines.

La première fois c’était en 2015 et depuis, les gens l’arrêtent dans la rue pour lui demander quand elle va se décider à organiser la deuxième édition. Et bien, c’est maintenant ! J’ai été impressionnée (bis) par la solidité d’un concept, exprimée si simplement.

On a échangé des éponges (dénichées dans une boutique afro de Reims, eh oui) et des bons plans de vernissages et expos. C’est là que j’ai compris que le monde de l’art à Cuba est une petite famille qui fait circuler l’info par bouche à oreille…

23 y 12, le carrefour des doubles sens

Acte de commémoration du 16 avril 1961, carrefour 23 y 12, pendant la Biennale de La Havane 2019.

En fin d’après-midi ce petit monde se retrouve à la Galeria Servando pour un vernissage, mon premier à La Havane ! En arrivant à pied (encore) j’entends de la musique et une clameur au loin. Une performance ?

Non, la célébration d’un événement historique qui eut lieu ici le 16 avril 1961 : Le nouveau chef d’État y déclarait le caractère socialiste de la Revolución. Ah OK, moi qui ai cru que ces rangées de chaises étaient l’œuvre d’un artiste conceptuel…

Mais bientôt la foule où chacun tient un petit drapeau se disperse et laisse place à celle des amateurs d’art.

Vernissage Juan Carlos Alom et Alejandro González à la Galeria Servando, Biennale de La Havane 2019.

Dans cette nouvelle assemblée, les gobelets de cuba libre bien frais remplacent les drapeaux et je ne connais que 3 – belles et talentueuses – personnes : Susana Pilar, Laura Salas Redondo de l’équipe de Galleria Continua et… la gardienne de la galerie, une dame exquise qui m’accueille toujours avec une familiarité qui me met en joie.

Une fois elle m’a même prêté son éventail pour que je visite plus à l’aise. Une bienveillance normale vous me direz, mais qu’on ne rencontre pas souvent dans une galerie française…

Il faut jouer des coudes pour voir les œuvres de Juan Carlos Alom et Alejandro González, deux photographes qui partagent un retour récent à l’argentique et une belle exploration des profondeurs du noir & blanc. On se dit qu’on reviendra…

Coucher de soleil sur l’Avenida Presidentes, La Havane, 16 avril 2019.

Mais il est l’heure de m’éclipser pour redescendre vers le Malecón, en essayant d’exercer ma créativité de photographe amateur, titillée par la beauté du coucher de soleil sur la ville aimée.

À demain !


Pour en savoir plus sur le retrait de la performance de Carlos Martiel, vous pouvez lire The Artists Censored in Cuba Speak Out sur le site C& et relire L’art est-il politique ? sur serendipia.

Pour en savoir plus sur Leïla Alaoui (1982 – 2016) visitez le site de la fondation qui diffuse son œuvre depuis sa disparition.

Vous pouvez voir une belle série de photos de Jababacoa sur le site dateria.net.

À consulter aussi : Cuando hablamos de futuro. Conversación con Esther Aldaz sur le Portal Cubarte.

Photo à la Une : Jababacoa, installation de Luis Gárciga et C.A.S.I.T.A. au CDAV, Biennale de La Havane 2019.

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