Journal de Biennale : jeudi totalement à l’ouest

Aujourd’hui le soleil tape fort dès le matin. Pour éviter les vapeurs de Habana Vieja, je me prépare un trajet vers l’ouest, là ou quelques souffles d’air allègent l’atmosphère. Le combo Galeria Habana – Artes Decorativas – Ciervo Encantado – Fábrica se trouve sur un axe quasi rectiligne, qui va du Vedado ombragé aux portes du quartier cossu de Miramar, sa playita, ses cafés avec air conditionné…

Les gardiennes et Théo Mercier

Les gardiennes de musée, à Cuba, sont des personnages… et celles du Museo de Artes Decorativas des héroïnes de roman. C’est qu’elles veillent sur des objets de prix dans un pays qui manque de tout, ce qui leur confère un certain prestige.

Théo Mercier, la grande table de « Ne me quitte pas » (fragment), Museo Nacional de Artes Decorativas, Biennale de La Havane 2019.
Entrée du Museo Nacional de Artes Decorativas, sans plus d’explications sur l’étique des œuvres présentées, La Havane 2019.

Théo Mercier, invité par l’Ambassade de France, a tout compris de ce lieu surréaliste qui expose des objets capitalistes et bourgeois, réquisitionnés lorsque les grandes familles ont émigré vers le Nord. Elles avaient pour habitude de commander leur vaisselle à Limoges et leurs chandeliers chez Baccarat…

Elles possédaient également des meubles d’un goût particulier, représentant leurs serviteurs agenouillés pour servir le thé. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur l’absence de monument dédié à la mémoire de l’esclavage dans ce pays, mais ceci fera l’objet d’un autre article, plus tard…

De nos jours, l’artisanat d’art a quasiment disparu de Cuba mais en revanche les objets fabriqués en masse pour les touristes pullulent dans les « marchés d’artisanat ». Notamment d’affreux crabes en bois verni qui feront de si jolis cadeaux au retour…

Théo Mercier, un crabe égaré dans le celadon de « Ne me quitte pas » (détail), Museo Nacional de Artes Decorativas, Biennale de La Havane 2019.
Théo Mercier, installation au Musée de la Chasse et de la Nature, Paris 2019.

L’artiste français court-circuite ces deux mouvements opposés dans une installation brillante nommée, en toute simplicité, Ne me quitte pas. Il use aussi beaucoup de la figure de l’œuf, cet objet de convoitise depuis le début de l’inflation. Ceux du Museo sont en marbre s’il vous plaît, et ressemblent comme des frères à ceux qu’il a déposés au Musée de la Chasse à Paris.

Sandwich, wifi et et reggaeton

Après cette parenthèse enchantée, je prends congé des gardiennes et pars à la recherche d’un lieu décent pour casser la croûte. Me voici attablée devant l’énième « sandwich cubano », censé receler entre deux toasts fromage, jambon, rôti de porc et pickles. Une recette d’un autre âge, comme le musée, quoi. Mais une fois de plus, la moitié des ingrédients manquent à l’appel… et les décibels du reggaeton finissent par me chasser vers un parc voisin où je tente en vain de me connecter à internet via le wifi public.

Heureusement c’est bientôt l’heure d’ouverture du Ciervo Encantado, où je vois quelques belles photos en bavardant un instant avec Mariela Brito, comédienne que j’avais découverte dans ce clip hilarant sur le Decreto 349, que je vous remets ci-dessous pour votre peine :

Mariela Brito – El CIervo Encantado

Mecánica Natural

La vraie surprise est en face : dans une halle qui abrita des trams Etatsuniens puis des bus soviétiques puis des bicyclettes chinoises puis des courants d’air, Glenda León déploie une installation de toute beauté.

Sa Mecánica Natural fait référence bien sûr à l’esprit du lieu et invite à observer les détails, puis à prendre du recul pour une vue d’ensemble, puis à y revenir et ainsi de suite, tandis que les ouvriers s’activent sur les poutrelles, en hauteur et sans filet.

Victime d’une hallucination auditive, je m’écarte de cette « mécanique naturelle » alors que les minuscules voitures qui escaladent les branches mortes se mettent à striduler comme des cigales…

Glenda León, Mecánica Natural, (détail), installation dans la Nave de Linea, biennale de La Havane 2019.
Espaces impressionnants de la Nave de Linea : pendant l’expo, les travaux continuent. La Havane 2019.

Cette halle que j’ai longée maintes fois pour y trouver des graffiti d’une rare beauté, va bientôt devenir une feria de artesania, où l’on vendra peut-être des crabes en bois ? Un attrape-touristes de plus dans ce quartier en pleine mutation où les propriétaires de hangars à bateaux rêvent d’ouvrir des boîtes de nuit, à l’image de la Fábrica de Arte Cubano qui se trouve à deux quadras de là.

Glenda León, Mecánica Natural, installation dans la Nave de Linea, biennale de La Havane 2019.
La capitale est en travaux et la Nave de Linea en pleine cure de beauté. Fin des graffiti ? La Havane 2019

Fábrica ou pas…

La Fábrica, justement, qui promet pendant la biennale des horaires étendus. Mais à l’heure annoncée sur le programme, rien. Des employés particulièrement indifférents s’activent mollement à engranger les bières et c’est tout. Je finirai par entrer et visiter les salles au pas de course, en regrettant que le bar ne soit pas encore ouvert.

La Fábrica de Arte Cubano, de jour pour changer. Scoop : l’arbre est un manguier portant des centaines de fruits ! La Havane avril 2019.

Pas grand chose de nouveau non plus sur les cimaises, à part une salle consacrée à la spécialité du lieu : un très grand format du photographe résident Enrique Rottenberg. J’avoue que ses fantasmes de femmes nues en rangs d’oignons commencent à me lasser, surtout quand elles sont pendues par les pieds…

Bon c’est quand même une bonne idée d’ouvrir le lieu en journée, mais… peut mieux faire niveau accueil et à la prochaine fois !

Comment je me suis perdue

C’est alors que, nourrie de plus de déceptions que de révélations, je décide de poursuivre jusqu’au Taller Chullima, un immense hangar transformé en centre d’art par l’artiste conceptuel le plus fun de sa génération : Wilfredo Prieto.

Tout le monde vous dit que c’est « en face de la Fábrica de Arte Cubano », mais j’apprendrai à mes dépens qu’il y a plusieurs interprétations possibles. De l’autre côté de la rue il y a bien un hangar à bateaux affichant Chullima en façade, mais il est totalement vide.

Sur un vague bout de papier j’ai noté Calle 6 # 905 e/ 9 y 11, Playa. Confondant « Playa » et « Plaza », je repars dans la direction opposée où évidemment je ne trouve rien. La chaleur est à son comble lorsque je comprends enfin que « en face de la Fábrica » signifie « sur l’autre rive du Rio Almendares ».


La Havane est divisée en 15 municipios, eux-mêmes subdivisés en repartos. Ainsi, le municipio Playa comprend notamment le quartier de Miramar, tandis que le municipio Plaza (de la Revolución) abrite le voisin Vedado. Dans ces deux quartiers, une partie des rues est désignée par des lettres ou des numéros.

Avertissement : la calle 6 de PLaya est assez éloignée de la calle 6 de Plaza. À une lettre près, vous êtes bons pour quelques kilomètres à pied…


Mais il est tard et tant qu’à faire de passer le pont, j’ai d’autres plans.

Tunnel entre Vedado et Miramar, grosse chaleur, choix cornélien

La playita

Foin de l’art contemporain, je vais aller piquer une tête à la playita de 16, qui n’a de plage que le nom mais où la baignade est autorisée. Trouver un petit passage pour se mettre à l’eau, au milieu de ces rochers coupants, est presque aussi ardu que la lecture d’un bouquin de Daniel Arasse. Mais tout aussi délicieux, une fois qu’on s’y plonge. Ah, quelle extase, cette eau fraîche ! Quelle expérience de spectateur, pardon, de terrain…

Les Cubains poussent des petits cris car ils la trouvent froide. Mais je repars de là toute revigorée, vers la calle 15 où je connais un très bon glacier. La calle 15, Plaza hein !

Pour suivre les travaux : le très beau bâtiment de la Nave de Linea se trouve à l’angle de Linea y 18, dans le Vedado. Entrée en face du théâtre El Ciervo Encantado.

Pour en savoir plus sur le projet de Théo Mercier, voir la page Ne me quitte pas sur son site.

Photo à la Une : Glenda León, Mecánica Natural (détail), installation dans la Nave de Linea, Biennale de La Havane 2019.

3 réflexions sur « Journal de Biennale : jeudi totalement à l’ouest »

  1. Je n’ai pas eu ta chance…. quelques jours avant la clôture de la Biennale, je me suis cassé le nez à la porte de la FAC, fermée pour plusieurs semaines, sans explication comme d’hab ! Comme il devait faire 35 degrés, je me suis rabattue au bar du Cocinero voisin, propriétaire de l’autre partie de l’usine d’huile, celle où il y a la cheminée. Bar à touristes cher, quasi vide, ambiance un peu déprimante… Mais alors au retour, si le Ciervo Encantado était lui aussi fermé, la fabrique de bicyclettes ex de tramway (il y a encore les rails au sol) fut une découverte enchantée, pour le coup, même sans ouvriers équilibristes ni grillons. Et pour cause, c’était fermé et c’est par la grâce d’un vieux gardien qui voulait faire le joli cœur devant deux étrangéres et qui s’est improvisé guide, que nous sommes entrées par une porte dérobée. Et là, la magie ! Un lieu somptueux en cours de réfection ( depuis des lustres ?) et une installation très émouvante. Le vieux gardien, qui se répandait en nostalgie de la richesse perdue d’une époque révolue, nous a informées qu’il y aurait bientôt là… un centre commercial ! C’est à souhaiter, ce qui est fort probable, que la réhabilitation du lieu ne s’achève jamais. Quand on est sorties avec des ✨ à la place des yeux, le groupe d’une petite dizaine !!!! de collègues de notre charmant guide, se sont presque roulées de rire par terre…. Pas cherché à comprendre, c’est Cuba ! En revanche, je n’ai jamais osé me baigner à la Playita ni trouvé de bars sympas et climatisés à Miramar à part 3 cafétes d’État minables,en effet climatisées mais pestilencielles et… muy déprimantes…… Tu voudras bien faire mon guide la prochaine fois ? Gros bisous !

  2. Ah mais c’est presque une article là, à quand ton blog ? Martine aux Antilles !
    La Fabrica avait annoncé sa fermeture sur sa page FB… de manière générale ne pas se fier aux sites cubains qui ne sont jamais à jour, mais les réseaux sociaux un peu plus. C’est marrant que tu sois entrée en attendrissant un gardien car moi aussi le lendemain à Studio 50, un endroit incroyable. Enfin la Playita est maintenant dotée d’un resto assez chic avec une belle terrasse et des toilettes sur le côté où je me suis changée après le bain. On ira c’est sûr !!!! Bises !

  3. Yep! Studio 50 était fermé et moi qui suis une attendrisseuse de première, je n’ai même pas pu attendrir l’un des jeunes mecs du lieu ! Too bad! La prochaine fois il faudra réunir nos talents d’attendrisseuses !!!!

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