Edificio Girón, la défaite d’un triomphe

En vadrouille sur le Malecón, mon regard est toujours attiré par un immeuble à la belle silhouette qui brave imperturbablement – en apparence – les embruns atlantiques. C’est l’Edificio Girón, nommé d’après une des grandes victoires de la Révolution d’État.

Il m’évoque la Cité Radieuse¹ de Marseille avec ses pilotis de béton  profilé et la Balfron Tower² de Londres avec ses passerelles aériennes qui relient les appartements au bloc des ascenseurs. Si toutes les barres de béton avaient la même qualité de design que ces grands témoins de l’architecture brutaliste, on en redemanderait.

Edificio Girón 1967 - 2016, dégradations sur la structure.
Edificio Girón 1967 – 2016, dégradations sur la structure.

Mais en s’approchant on ne peut que constater la misère qui suinte par tous les murs et la dégradation générale de l’édifice. Pourtant, il est habité. Pourtant, il a représenté en son temps le rêve des travailleurs mal logés… Lorsque les ouvriers de l’usine d’assemblage d’autobus (de marque Giron aux aussi) en ont pris possession en 1967, c’était une sacrée amélioration de leurs conditions de vie. La rudesse extérieure du béton brut était compensée par de délicates mosaïques florales dans les couloirs et sur les paliers, les ascenseurs montaient au ciel et l’eau coulait à flots dans les canalisations flambant neuves.

Edificio Girón 1967 - 2016, une habitante des premières heures.
Edificio Girón 1967 – 2016, une habitante des premières heures.

Ce programme social, en plein Vedado, était un glorieux préambule au plan de construction de logements pour les travailleurs… Mais dès avant la chute du camp socialiste, l’immeuble a commencé à présenter les signes avant-coureurs de ce qui allait arriver à l’échelle d’une nation : infiltrations, effritements,  pannes d’ascenseur et coupures d’eau avaient raison de la belle structure, sans compter le salpêtre venu du détroit de Floride, mortel pour le béton.

Plusieurs décades plus tard l’immeuble est toujours là mais l’état de dégradation est tel que certains pensent à la démolition comme seul remède… Les habitants aussi sont toujours là et ils donneraient le peu qu’ils ont pour partir.

Edificio Girón 1967 - 2016, espaces de vie dégradés.
Edificio Girón 1967 – 2016, espaces de vie dégradés.

Antonio Quintana Simonetti (1919-1993) avait été choisi pour le construire. Il utilisa un système de béton préfabriqué resté dans l’histoire de l’architecture cubaine sous le nom de « sistema Girón ». Avant 1959, l’architecte star avait déjà doté la capitale cubaine de plusieurs constructions remarquables, qui résistent plus ou moins au temps : La fac d’économie (en face de Coppelia) c’est lui, le siège du MINSAP (en contrebas de l’hôtel Habana Libre) aussi. Après la Révolution il a continué son ascension avec, entre autres, cet Edificio Girón et la Casa de los Cosmonautas de Varadero.

Cette dernière, transformée en hôtel de luxe, s’en sort plutôt bien. Pour les autres c’est plus difficile. Bien que… le hall de la fac d’éco abrite toujours un mural de Mariano Rodríguez et celui du MINSAP une fresque de Wifredo Lam, qui valent la visite si vous arrivez à vous infiltrer.

Edificio Girón 1967 - 2016, puits de lumière.
Edificio Girón 1967 – 2016, puits de lumière.

Alors, condamné, l’Edificio Girón ? Mais l’immeuble Someillan, qui n’était pas en meilleur état, a bien été retapé jusqu’au 30e étage, lui ! Ah, il faut dire qu’il abrite maintenant les salariés de l’ambassade des États-Unis…


¹ Le Corbusier, 1945 – 1952

² Ernő Goldfinger, 1963 – 1967

À lire : Antonio Quintana, edificio de apartamentos en Malecon y F, 1967 sur le site Arquitectura Cuba et Cinco edificios de Antonio Quintana en el Vedado dans CiberCuba.

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Documents d'architecte sur l'Edificio Giron, ArquitecturaCuba.
Documents d’architecte sur l’Edificio Giron, ArquitecturaCuba.

Photo à la Une : l’Edificio Girón et le Malecón en octobre 2016 par temps gris. Saudade…


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