architecture

Cuba aujourd’hui : sur le plan architectural on a sous les yeux un paysage sublime et très contrasté : les quartiers cosmopolites (touristes, résidents étrangers, entreprises mixtes et hauts fonctionnaires) avec shopping centers et bâtiments magnifiquement réhabilités, bien distincts des lieux de vie des citoyens ordinaires, où le rafistolage pallie l’absence de programmes ambitieux. Pour mieux  comprendre de que l’on voit, un minimum d’histoire s’impose :

Au commencement

De l’époque pré-colombienne il ne reste rien, sauf peut-être quelques traces dans l’habitat rural traditionnel. Les premières villes fondées par les conquérants espagnols, entre 1511 et 1519, sont Baracoa, Bayamo, Trinidad, Camagüey, Sancti Spiritus, Santiago de Cuba et enfin La Havane. Pour voir un témoignage bâti de cette époque, il faut se rendre à Santiago de Cuba, où la Casa de Diego Velasquez nous étonne par son style mudéjar et son allure presque fortifiée.

Colonial, barroco cubano et néo-clacissisme

La période coloniale débute au XVIe siècle mais c’est au XVIIIe siècle, période de développement économique, que le barroco cubano, moins ornementé qu’au Mexique, connaît son apogée.


À voir :

  • Cathédrale de La havane, Palacio de los Condes de Bayona, Palacio de Lombillo, Casa del Obispo Peñalver (actuel Centro de Arte Contemporáneo Wifredo Lam) ou Palacio de los Capitanes Generales de la Plaza de Armas.
  • Et bien sûr Trinidad et Sancti Spiritus !

Mais la prolifération d’habitations dans les vieilles villes provoque un processus de densification à l’intérieur des murailles (surélévation des demeures coloniales, déjà) et l’apparition de quartiers extra-muros.

Sur ces nouveaux territoires, les constructions du XIXe siècle sont d’abord de style néoclassique : des villas à colonnes cernées de beaux jardins, qui expriment la puissance de la nouvelle classe dominante, la « saccharocratie », rivalisant sérieusement avec les demeures coloniales de l’aristocratie.

XXe siècle épisode 1 : académisme, éclectisme, art déco et modernisme

Le Vedado de La Havane avait surgi de terre dans la deuxième moitié du XIXe siècle, comme un nouveau modèle d’urbanisation. Lorsque la domination espagnole s’achève (1898), il y reste encore plein de terrains à construire, de même qu’à l’autre bout de l’île, dans le quartier Vista Alegre de Santiago.

Santiago, Centro Cristiano de Servicio y Capacitación Lavastida, Vista Alegre 2015.

Cuba entre dans une période de forte influence nord-américaine, ce qui modifie en profondeur la façon de concevoir les maisons individuelles et les quartiers résidentiels.

Mais ce sont surtout les constructions liées à l’activité économique (hôtels, casinos, sièges d’entreprises…) qui connaissent un grand boom, souvent grâce à des capitaux nord américains, pas toujours super propres (chacun sait que de très beaux hôtels de La Havane ont été construits avec l’argent de la mafia).

Pendant ce temps, un nombre grandissant de nouveaux citadins doit se loger dans des conditions infra-humaines, la plupart du temps le long des voies de communication, dans des bicoques construites avec les moyens du bord (déjà) ou des appartements séparés en 2 voire en 4 pour loger tout le monde : les barbacoas. Exception notable, la cité ouvrière de Lutgardita à la périphérie de la capitale, avec son théâtre art déco, aujourd’hui Ciné Sierra Maestra.


À voir :

  • Les constructions académiques : Palacio Presidencial (aujourd’hui Museo de la Révolución), Estación Central ferroviaria et bien sûr le Capitolio.
  • Le style éclectique : les palais somptueux et extravagants de Cienfuegos et tout ce qui est néo-gothique, néo-renaissance, néo-mauresque…
  • Le style art déco : Maternidad América Arias, dans le Vedado, Edificio López Serrano, Edificio Bacardí ou Teatro América ainsi qu’une myriade de maisons individuelles, garages ou cinémas à Santiago comme à Santa Clara.
  • Le Mouvement Moderne et fonctionnaliste : Biblioteca Nacional, hôtels Habana Libre et Riviera… et mon préféré, l’edificio FOCSA, ainsi que les maisons individuelles de Alturas del Vedado (La Havane) ou Vista Alegre (Santiago).

XXe siècle épisode 2 : période soviétique, crise et ouverture économique

Après le changement de régime, la période d’expérimentations révolutionnaires est courte et bientôt suivie de quelques décennies d’influence soviétique, à base de béton (on parle d’architecture brutaliste) et de préfabriqués.

Depuis les années 90, les investisseurs étrangers (encore eux) construisent de très nombreux hôtels et des quartiers d’affaires, reconnaissables aujourd’hui à leur bon état général, plutôt qu’à leur originalité architecturale.

Parallèlement, le patrimoine colonial est restauré autant que faire se peut, permettant à des classes sociales plus aisées et aux touristes de réinvestir les centres-villes.


À voir :

  • L’ISA (Instituto Superior de Arte).
  • La Habana del Este et particulièrement le quartier Alamar.
  • L’Edificio Girón et ses collègues gratte-ciels du Malecón.
  • Les quartiers périphériques de toutes les villes, avec leurs cités-dortoir.
  • L’ambassade d’URSS (aujourd’hui de Russie) dans le quartier de Miramar.
Ambassade de Russie, Miramar, La havane

Un XXIe siècle international

Le XXIe siècle est voué à la reconstruction, à la réhabilitation et à la montée en puissance des investisseurs internationaux dans le secteur du tourisme. En effet, si la Révolución avait bouleversé la donne en attribuant des usages démocratiques à bien des bâtiments remarquables… avec le temps et le manque de moyens  des altérations se sont produites,  à l’intérieur des bâtiments et dans l’espace public. Elles sont devenues criantes avec la crise économique des années 90 et l’effacement d’un projet urbanistique cohérent.

Aujourd’hui sur le plan du logement individuel, chacun fait ce qu’il peut. Les « nouveaux riches » ont commencé à imposer leurs goûts et coutumes en grande partie inspirés de Hialeah ou Miami : façades M’as-tu-vu et portails de cèdre verni signalent fièrement leur nouveau statut. Hybridations et mutations s’imposent, mais toujours à l’échelle individuelle, sans plan général.

Les périphéries et zones intersticielles continuent à se couvrir de llega y pon et les centres-villes se ruralisent : un bananier dans le patio, des poules sur le toit et parfois un potager sur le site d’un immeuble disparu…

Parallèlement, les zones les plus touristiques voient démarrer de grands chantiers destinés à satisfaire une clientèle aisée, comme par exemple sur le Prado de La Havane, où une entreprise française construit un hôtel de luxe.

Une politique du grand écart qui ne permet pas encore aux Cubains de se réapproprier leur espace urbain et architectural… Alors que de nombreux talents nationaux – architectes et designers – s’exportent très bien.


Voir les articles avec le mot clé architecture
Et tout particulièrement :
Vista Alegre, étranges horizons pour une balade dans un quartier exceptionnel de Santiago de Cuba,
L’école qui danse en solo pour un coup d’œil sur la période révolutionnaire/utopique de l’architecture cubaine et
Edificio Girón, la défaite d’un triomphe pour savoir ce que deviennent les grandes réalisations brutalistes des années 60.


ABCDE : un mini lexique

Alamar

Alamar, Habana del Este.

Alamar, Habana del Este, est l’exemple le plus connu mais il existe de ces quartiers dans de nombreuses villes : Au début des années 70, concerné par le manque criant de logements pour les ouvriers, le gouvernement eut l’idée de faire construire des quartiers de petits immeubles (tres plantas) par leurs futurs habitants, réunis en microbrigades. Mais le béton vieillit mal sous les tropiques…

Barbacoa

La Habana, Prado, barbacoas en edificios coloniales 2010
La Habana, barbacoas en edificios coloniales

Prenez un bel appartement colonial avec 5 m de hauteur sous plafond et une profonde loggia donnant sur le boulevard. 50 ans plus tard, crise du logement oblige, il sera divisé en 2 dans le sens de la longueur ET de la hauteur et la loggia sera maçonnée pour gagner une pièce. Bonjour le barbacoa, adieu la délicieuse ventilation naturelle et attention à la surcharge sur les structures du bâtiment. Sans compter les conditions de vie plus qu’ingrates…

Casa Colonial

La Habana, Plaza Vieja 2010
La Habana, Plaza Vieja

Bien entretenus, ces bâtiments aux proportions invraisemblables sont sublimes. Habités par de simples citoyens, ils ont un charme nostalgique qui ne va pas tarder à être pillé par les nouveaux conquérants. Laissés à l’abandon, ils sont le cadre de vie misérable de beaucoup de cubains. Dans Habana Vieja, vous voyez les trois cas de figure côte à côte.

Derrumbe

La Habana centro, effondrement en cours 2014
La Habana centro, effondrement en cours

C’est un phénomène dont on ne parle pas beaucoup dans les journaux mais tous les jours des immeubles s’effondrent dans la capitale et sans doute aussi ailleurs. Faute de moyens les habitants tentent de se maintenir dans des habitations insalubres jusqu’à la dernière extrémité et ce dans tous les quartiers, pas seulement dans Centro Habana…

Eusebio Leal Spengler

La Habana, convento de Santa Clara, siège du bureau de conservation et restauration du patrimoine
La Havane, convento de Santa Clara

Cet homme d’immense culture dirige de main de maître la restauration du centre historique et dessine La Havane de demain via l’Officina del Historiador de la Ciudad. Comme beaucoup d’entreprises d’État, il génère ses propres ressources au travers de son réseau d’hôtels, restaurants et boutiques siglés Habaguanex. Consommer dans La Habana Vieja c’est participer à sa restauration !


Conseils de lecture

La Habana, Colegio de Arquitectos - Infanta esquina Humboldt, photo droits réservés
La Habana, Colegio de Arquitectos – Infanta esquina Humboldt

En cherchant des infos pour cette page, je suis tombée sur le site Arquitectura Cuba qui depuis 2008 documente brillamment le sujet. En espagnol certes, mais les images parlent d’elles mêmes. Merci à l’auteur ! Ci-dessous quelques pages qui vous éclaireront sur les bâtiments que vous allez certainement croiser lors de vos balades en ville.

Grandes arcos de La Habana : en bas de page cliquez sur le plan pour voir l’emplacement des édifices remarquables construits au XXe siècle. Une mine !

La Habana, mosaïque d'Amelia Peláez sur les trottoirs de la Rampa
La Habana, mosaïque d’Amelia Peláez sur les trottoirs de la Rampa

Les mosaïques de la Rampa

Casa de la Amistad, histoire d’amour et architecture éclectique

Edificio Focsa voir aussi la page F comme Focsa, Fabrica

Edificio Someillán, 1957 l’article a été écrit avant que ce bâtiment ne devienne la résidence officielle d’employés d’ambassades…

Expression Art Déco à la Casa de las Americas

Message du Corbusier aux architectes cubains, 1963
Message du Corbusier aux architectes cubains, 1963

Le Corbusier et Cuba, 1963

Réhabilitation : avant / après

Restaurante Las Ruinas en el Parque Lenin et son vitrail de René Portocarrero

Heurs et malheurs des hôtels du bord de mer


Un grand merci à Mario Coyula Cowley (La Habana, 1935) : Conferencia de apertura en el Coloquio Nacional por la Arquitectura Cubana, 10 de septiembre de 2009.

Vous en voulez encore ? Voyez Havana resymbolyzed par Studio Basel, un document d’une grande rigueur.


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3 réflexions sur « architecture »

  1. Gracias a Usted ! Vuestro sitio me da ganas de volver ahorita a La Habana !

  2. Gracias Céline, como siempre muy interesante ! Dos cosas : un libro con fotos magnificas y texto muy bien documentado : « Great houses in Havana » de Hermes Mallea, the Monacelli Press, 2011
    La segunda : no solamente la « revolucion » no ha construido nada aparte cosas horribles de arquitectura estalinista pero ha dejado caer las bellezas de los siglos anteriores…. !!!!
    Besos.

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