Crise de génération dans le cinéma cubain

Le 8 avril dernier étaient dévoilés les gagnants de la 17ª Muestra Joven ICAIC, un festival destiné à encourager les jeunes cubain.es qui font du cinéma leur métier. Une édition mouvementée et précédée de quelques polémiques révélatrices.

Mais commençons par la fin : le gagnant. Le court métrage Gloria Eterna de Yimit Ramírez, interprété par Mario Guerra, Lynn Cruz¹ et Maribel García, a emporté le prix de la meilleure fiction.

Le jury a voté à l’unanimité pour cette allégorie autour de la sacralisation d’un personnage ordinaire : une dystopie bureaucratique qu’on aimerait bien voir en entier, mais pour l’instant il faut se contenter du trailer.

La Muestra Joven a beau être une émanation de l’institution ICAIC, la presse officielle n’a pas fait grand cas de cet événement. Bizarre ? Diverses sources attribuent cette bouderie au fait que le réalisateur primé, Yimit Ramírez, a eu quelques ennuis avec son film Quiero hacer una película.

Le combat des anciens et des modernes

En effet, en pleine conférence de presse du festival, le directeur de l’ICAIC s’en est pris à cette œuvre expérimentale produite grâce à une campagne de financement participatif qui expose la vie privée des personnages principaux à l’intérieur d’une fiction. À un moment,  l’un des personnages annonce que « José Martí était un mojón, un maricón ». Sacrilège aux yeux de l’institution et pataquès qui aboutira au retrait du film.

Affiche de Roberto Ramos pour Quiero hacer una pelicula, film de Yimit Ramírez, Cuba 2017.

Prétendre que José Martí était maricón, c’est un peu comme affirmer que De Gaulle portait des strings : personne n’y croirait mais tout le monde serait choqué. Et alors ? Quelle importance ? Les mots qui fâchent ne sont-ils pas dans la bouche d’un personnage de fiction ?

Y a-t-il de quoi en faire une affaire d’État ? de quoi censurer ? Le débat a fait rage entre deux générations de professionnels, menant à une réflexion très intéressante sur le respect dû aux héros et le droit des artistes (et des autres) à interroger les symboles qui cimentent l’identité nationale.


La nouvelle génération est épouvantable. J’aimerais tellement en faire partie ! (attribué à Oscar Wilde)


Dans ces circonstances, accorder un prix – certes pour un autre film – à l’auteur de Quiero hacer una película, c’est un geste fort de la part du comité organisateur du festival, une façon de faire front collectivement qui annonce peut-être le début d’une nouvelle ère pour la liberté d’expression artistique à Cuba.

Retenez leurs noms

Les autres œuvres primées tracent un portrait de ce que sera – peut-être – le cinéma cubain de demain :

Dans la catégorie documentaire, on trouve Rafael Ramírez avec Los perros de Amundsen et le déjà repéré Marcel Beltrán avec La música de las esferas, un hommage à ses parents dont l’amour a su braver le racisme ambiant des années 80.

Le prix du film d’animation est allé, quant à lui, à Mamiya CR7 de Danny de León y Eisman Sánchez.

La prochaine étape c’est le Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano qui se tiendra à La Havane en décembre. On saura à ce moment-là si leurs films trouvent une issue par le haut ou s’ils restent provisoirement bloqués dans les tiroirs de ce conflit de générations…

Une image de MAMIYA CR7, animation de Danny de León et Eisman Sánchez, Cuba 2017.

¹ Lynn Cruz, actrice reconnue à Cuba et productrice, est très active sur les réseaux sociaux où elle ose un discours plutôt critique vis-à-vis des institutions nationales. Dernièrement, pour ce motif, elle a été virée de l’agence artistique qui l’employait, puis réintégrée par décision de justice.

Source : Todos los Premios de la 17ª Muestra Joven ICAIC  sur le site El Cine es Cortar.

Image à la Une : photogramme de Gloria Eterna, Yimit Ramírez, premier prix de la Muestra Joven 2018.

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