Cinéma cubain : déboires à Manzanillo

Ce qui demeure aujourd’hui d’une politique culturelle volontaire, c’est le sujet qui m’intéresse le plus à Cuba. Voici le récit d’une mésaventure liée à cette quête : la séance de ciné la plus improbable à laquelle j’aie jamais assisté.

Manzanillo, août 2017. Mais que suis-je venue faire dans ce petit coin de l’Oriente ? Poursuivre le rêve de plages non envahies de touristes ? Mais Manzanillo, championne du monde du potentiel inexploité, possède un beau front de mer sans aucune plage et une gare de chemins de fer tellement anachronique qu’elle pourrait devenir attraction touristique… La ville possède aussi, tristement, des centaines de maisons délabrées et des égouts à ciel ouvert. Et on y fait la queue plus que partout ailleurs, en plein cagnard, pour tout et rien.

Cartelera de la Sala 3 D de Manzanillo, août 2017.

Côté culture je note un beau théâtre récemment restauré mais qui prend l’eau quand même et… des cinémas. Ouf. Voyons voir le programme : La salle de vidéo ressasse les films de Charlie Chaplin, le Ciné Popular (comme les cigarettes) est aux abonnés absents mais le Ciné Martí porte beau avec sa façade polychrome. Il affiche une rétrospective Rogelio Paris (1936 – 2016), une grande figure de la cinématographie nationale, auteur entre autres de Nosotros, la Música.

Le Ciné Marti de Manzanillo, août 2017.

Anecdote : le CIné Martí programme aussi Conducta (Chala, une enfance cubaine en français), succès d’Ernesto Darañas sorti en 2014 à La Havane. Je me demande si c’est une reprise ou si la copie a vraiment mis 3 ans à arriver jusque dans l’Oriente ?

Retournons à Rogelio Paris : le programme indique Caravana (1990) à 15h et 17h et Kangamba (2008) à 19h et 21h. Le temps d’une petite balade et me revoici devant le ciné à 16h30 pétantes, prête à me glisser dans la file d’attente. Mais rien, personne.

Le Ciné Popular de Manzanillo, déserté. Août 2017.

Dans le hall du ciné une équipe de 4 personnes regarde la télé, posée sur un guéridon avec nappe brodée comme à la maison. Je demande un billet pour Caravana. Conciliabule : Quoi ? Quel film ? Ah mais non, c’est Kangamba, et il vient de commencer. Je ne comprends pas, et le programme affiché dehors ? Mais compañera, aujourd’hui c’est comme ça. Bon OK, c’est combien ? Allez, voyons, entrez directement ! Oui, par là, attendez je vous éclaire.

Stupeur des deux gamins déjà présents dans la salle, lorsque la lampe torche illumine leurs fauteuils. Pas mal les fauteuils, récupérés on ne sait où, mais relativement récents. Il en manque quelques-uns mais j’ai le choix ! Les enfants jouent aux cowboys entre les rangées, ils se tuent avec leurs smartphones et renaissent pour recommencer un peu plus loin.

Telle une sioux je m’enfonce dans mon siège et tente de me concentrer sur le film, malgré la température qui m’assomme. En fait c’est bien Caravana : une chronique de la vie des troupes pendant la guerre civile  en Angola, le théâtre aux armées, un amour impossible, amitiés et trahisons entre soldats… et une bataille meurtrière entre le MPLA (soutenu par les troupes cubaines¹) et l’UNITA.

Au plus fort de la tuerie, un vacarme énorme me tire de ma torpeur et la salle paraît s’envoler : ce n’est pas un effet spécial mais un énorme ventilateur qui vient de se déclencher à ma droite. La température chute de 15 degrés, le son du film devient inaudible tandis que les rideaux qui tapissent murs et estrade se mettent à battre au vent.

À ce stade, je m’autorise une photo au flash, tant qu’à faire. Et voilà que ce cliché me confirme ce dont je me doutais depuis le début : je suis en train de visionner un DVD. Le lecteur, pas très puissant, est au premier rang.

Sur la fin du film la caissière et sa copine viennent commenter leurs scènes préférées. Les bons ont gagné mais au prix de centaines de morts, tant civils que militaires et les héros survivants échangent un regard énigmatique. Que tirer de cette expérience, au fait ?

Cafeteria du ciné Marti de Manzanillo, août 2017.

Les enfants disparaissent par une porte latérale et je quitte ce navire en perdition à la recherche d’un bar ouvert et d’une boisson fraîche, car la cafeteria du ciné, bien que joliment retapée, est « en réparation ». Fin.


¹ 1 200 soldats soviétiques furent déployés en Angola en 1985, ainsi que 20 000 à 40 000 soldats des FAR (forces armées cubaines) dont 10 000 trouvèrent la mort, et 3 000 soldats de l’Armée populaire de Corée afin d’apporter un soutien au MPLA. L’Allemagne de l’Est, la Tchécoslovaquie, le Mozambique, la Libye, la Bulgarie, l’Algérie, la Tanzanie, la Guinée-Bissau, la Roumanie et le Zimbabwe fournirent par ailleurs un soutien logistique au MPLA. De son côté, l’UNITA était soutenu par la Chine, les États-Unis, Israël, le Zaïre, le Gabon, le Maroc et par la Côte d’Ivoire. L’Afrique du Sud a envoyé 20 000 soldats en Angola en 1976 afin de soutenir militairement l’UNITA. Source wikipedia.

Caravana, long métrage réalisé par Rogelio Paris, 1990.
Production ICAIC, Estudios Granma,laboratorios de Cine Angolano
Scénario Raúl Macías
Directeur de la photographie Julio César Rodríguez
Montage Nelson Ávila
Son José León
Avec Manuel Porto, Omar Moynello, Patricio Wood, Nancy González, Samuel Claxton, Saturnino Do Nascimento

Photo (volée) à la Une : Nancy González dans Caravana au ciné Martí de Manzanillo.


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