Carmen Herrera, Amarillo

Carmen a 100 ans et vit à New York

Enfin, 101 ans à la fin du Mois ! Sa vie est un roman, mais pas à l’eau de rose : elle préfère les couleurs franches, les lignes droites et l’épure jusqu’au vertige. Et la reconnaissance lui est tombée dessus à 94 ans, après plus de 70 années de travail quotidien… sans jamais s’écarter de l’abstraction géométrique.


« Rencontrer la gloire à 94 ans : quoique cette lente éclosion puisse raconter des difficultés d’être une artiste femme, une artiste migrante ou une artiste en avance sur son temps, dans le cas de Carmen Herrera c’est surtout une question de force intérieure. » Julián Zugazagoitia, ex directeur du Museo del Barrio, qui a été l’un des premiers à redécouvrir l’artiste.


Carmen Herrera est née à La Havane en 1915. Son père est le fondateur du journal El Mundo, sa mère est journaliste. Entre la France, les États-Unis et Cuba, elle poursuit des études d’architecture et d’arts plastiques, épouse un enseignant et s’installe avec lui à New York puis pour une courte et heureuse période à Paris, après la seconde guerre mondiale. Elle y expose un peu au Salon des Réalités Nouvelles. Retour à New York : pas question de revoir Cuba, d’autant que l’un de ses frères est emprisonné à La Cabaña dès 1961. Carmen travaille, elle expose très peu, si peu qu’on l’oublie, mais son mari est là et la soutient. Le temps passe, elle travaille, c’est tout ce qui lui importe…

Carmen Herrera à Paris, 1959.
Carmen Herrera à Paris, 1959.

Il y a une dizaine d’années, le commissaire d’exposition à qui on présente ses toiles croit d’abord avoir affaire à des œuvres de Lygia Clark. À y regarder de plus près, dates comprises, il réalise que leur auteur était en avance de 10 ans sur ses contemporains. Le phénomène Carmen Herrera était lancé !

On ne s’explique pas vraiment cette mise à l’écart d’une artiste qui était pourtant bien intégrée dans la vie culturelle, a fréquenté Josef Albers, Jean Arp, Sonia Delaunay… a connu et admiré Amelia Peláez puis Wifredo Lam, Yves Klein, Barnett Newman et même son compatriote Félix González-Torres¹ avec lequel elle a exposé sans jamais rien vendre.

Carmen Herrera, Tondo Black&White II, 1959. Photographié au Museo del Barrio, NY, 2016.
Carmen Herrera, Tondo Black&White II, 1959. Photographié au Museo del Barrio, NY, 2016.

Il faut dire qu’elle ne peint ni paysages cubains ni fleurs tropicales comme on pourrait l’attendre d’une femme-latino-émigrée… Son art est resté abstrait, sans concession aucune, tout au long de sa vie.  À peine quelques motifs identifiables : des chevrons, des cercles, des damiers… avec une maîtrise de l’espace qui laisse baba. Des surfaces qui penchent légèrement, introduisant une instabilité, voire un suspense dans ses toiles apparemment simplissimes.

La longévité de Carmen Herrera nous permet de découvrir son travail de son vivant, il n’y aura donc pas de légende à la Vivian Maier, que d’aucuns considèrent comme une des grandes photographes du XXe siècle alors que sa vie est passée inaperçue de bout en bout.

Carmen Herrera, vue des salles de la Lisson Gallery, NY, 2016.
Carmen Herrera, vue des salles de la Lisson Gallery, NY, 2016.

Depuis quelques années les œuvres sur papier de la cubano-américaine se vendent à tour de bras, elles seront bientôt dans tous les grands musées. Le Whitney Museum lui consacrera une rétrospective en septembre et en attendant, la Lisson Gallery de New York expose ses travaux les plus récents. À voir sans tarder !


La línea recta es, para mí, el principio y el final, empiezo mis cuadros con una línea recta horizontal o vertical y a partir de ahí surge la lucha… Siempre busco la solución más sencilla, más depurada, más pura y esencial. La geometría es la estructura de la poesía. Y hay poesía en mi visión pictórica.


« La ligne droite, pour moi, c’est le début et la fin. Je commence avec une ligne droite horizontale ou verticale et de là naît la lutte… je cherche toujours la solution la plus simple, la plus épurée, l’essence. La géométrie est la structure de la poésie.  Et il y a poésie dans ma vision picturale. »

On ne saurait mieux dire.


Carmen Herrera en 2O15. Droits réservés.
Carmen Herrera en 2O15. Droits réservés.

¹ Félix González-Torres (1957 – 1996) était un artiste cubano-américain, minimaliste et aussi radical que Carmen. Dans son œuvre la notion d’original, de pièce unique, d’irremplaçable, n’a plus lieu. Ceci est l’art moderne : servez-vous ! semble-t-il dire, lorsqu’il installe une montagne de bonbons au centre d’une salle d’exposition.

Sources : Cuban Painter Carmen Herrera Inaugurates Lisson’s New York Gallery sur le site Repeating Islands

Biographie de Carmen Herrera sur le site de la Lisson Gallery

Voir aussi article et interview dans tendenciasdelarte

Image à la Une : Carmen Herrera, Amarillo, 1971

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3 réflexions sur « Carmen a 100 ans et vit à New York »

  1. Merci de m’avoir fait découvrir une artiste trop longtemps inconnue.

  2. L’histoire de l’art est pleine de femmes « découvertes » avec 50 ans de retard et dont on s’aperçoit qu’elles étaient « précurseurs ». Comme c’est bizarre…

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