Carlos et Alicia : l’amour vache

Dans une représentation du Ballet Nacional de Cuba, il y a toujours ce moment étrange où Alicia Alonso apparaît au balcon. Puis elle vient saluer, soutenue par deux danseurs souriants mais visiblement embarrassés par la responsabilité qui leur incombe : tenir entre leurs mains l’équilibre fragile d’une légende de 95 ans.

Depuis quelques jours, une des photos immortalisant la scène enflamme la toile. On y voit Carlos Acosta gratifier d’une expression plutôt sévère une Alicia en sylphide extatique. Bien sûr ce n’est qu’une photo. L’instant d’avant, tout le monde souriait au public et à la vie. Mais si cette image datant de 2009 circule à nouveau, c’est qu’elle illustre plusieurs articles sur un possible différend entre les deux étoiles, touchant non seulement le monde du ballet mais aussi celui de l’édition et du pouvoir…


« Alicia Alonso a censuré le livre de Carlos Acosta » (Primavera Digital), « Le pouvoir d’Alicia Alonso s’étend au monde de l’édition à Cuba » (Marti Noticias),  et enfin, nous y voilà, « Carlos Acosta et le racisme d’Alicia Alonso » (Cubanet)…


Les deux intéressés ne s’exprimant pas publiquement sur le sujet, j’ai tout lu pour essayer de résumer l’intrigue :

À cour, Alicia Alonso qui dirige le Ballet Nacional de Cuba depuis plus d’un demi siècle.  À jardin, le très beau et talentueux Carlos Acosta, formé dans ce même ballet. La première, aveugle depuis 1939, a bien du mal à lâcher la barre et le second revient au pays avec des projets plein les valises. Et une autobiographie déjà parue au Royaume-Uni : No way home (Sin mirar atras en espagnol).

Carlos Acosta, Sin Mirar Atras, editorial Arte y Literatura, La Havane 2016 (?))
Carlos Acosta, Sin Mirar Atras, editorial Arte y Literatura, La Havane 2016 (?)

La rumeur attribue à Alicia la suspension de la sortie à Cuba de ce volume de mémoires, paru en 2007 chez Harper Collins. Tous les fans du danseur l’ont déjà lu à l’extérieur de l’île et il devait, enfin, être présenté le 11 juin à La Havane. On lit que l’imprimerie avait livré les exemplaires et que Carlos était dans l’avion lorsque la nouvelle tomba. Depuis, silence radio…


« Para el mundo exterior, Alicia es una leyenda ;  dentro de Cuba, es una figura tan importante, que su poder pudiera compararse con el del presidente. Una palabra de Alicia puede cambiar tu futuro.  » Carlos Acosta dans Sin mirar atras, cité par Havana Times.


Qu’y a-t-il dans le livre sur le sujet du racisme ? À peine une allusion à une conversation privée entre Carlos et Alicia, avant que celui-ci ne parte pour Houston puis Londres. Le récit de la vie du jeune cubain, avant sa consécration au Royal Ballet, aborde toutes les difficultés qu’il a rencontrées, étant un garçon pauvre et livré à lui-même, ignorant tout de la vie culturelle de la capitale. Le racisme, bien présent sur l’Île, est l’une d’entre elles. La faim pendant la Période Spéciale, les tragédies familiales aussi…

On connaîtra un jour les raisons de la non-sortie du livre à Cuba. Mieux : les Cubains le liront quoi qu’il arrive, car les réseaux sociaux souterrains offriront certainement la possibilité de le consulter sur clé USB (le fameux « paquete »). Mais en attendant (on attend beaucoup à Cuba) ceci m’évoque l’énorme déception d’une génération qui n’en peut plus des cadres mis en place avant leur naissance. Carlos est leur héros car son talent lui a permis d’envoyer valser tout ça avec brio.

Photos prises clandestinement (c’est mal) à la fin du gala du 4 janvier 2015 au Teatro Nacional. Alicia Alonso salue et sort de scène sous les applaudissements du public.

Mais sans doute le conflit s’éteindra-t-il de lui-même…

Pour en savoir plus sur le Ballet, sur Carlos et Alicia, voyez les articles Ballet, le sens du mouvement, Carlos Acosta : Voulez-vous danser avec moi ? et la page Danse.


Vous voulez vous faire une opinion par vous-mêmes ? No Way Home, a Cuban Dancer’s Story (Harper Collins, 2007) se trouve d’occasion ou en e-book sur la toile.

Photo à la Une : Alicia Alonso et Carlos Acosta pendant les saluts, à la fin d’une représentation du Royal Ballet à La Havane en 2009. Auteur non mentionné, droits réservés.

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