Bertolt Brecht à La Havane

On ne peut pas le rater : « El Brecht » comme on dit ici occupe tout un pâté de maison et bruisse d’activité du début de l’après-midi jusqu’aux heures avancées de la nuit. C’est le QG des artistes qui travaillent dans l’un ou l’autre établissement de la calle Linea et sa cafeteria ouverte sur la rue n’y est pas pour rien. Mais il faut avouer que sa façade ressemble à tout sauf à un théâtre.

Et pour cause : c’était à l’origine une synagogue. Laquelle existe toujours, sur la calle 13.

La synagogue de La Havane au début des années 50. La vue des deux façades si distinctes était possible à cette époque, car les arbres de la calle Linea n’avaient pas encore grandi.

Le théâtre

Le Centro Cultural Bertolt Brecht tel qu’on le connaît aujourd’hui a été inauguré en 1988 et ré-inauguré en 2008 après une remise en état rendue nécessaire par des années de vaches maigres.

On y trouve le café Teatro Bertolt Brecht au sous-sol, la Sala Teatro Tito Junco à l’étage et la Galería Raúl Oliva au sommet de l’escalier monumental. Sans oublier le bar-terrasse surplombant la rue et fréquenté à toute heure du jour et de la nuit.

Le déambulatoire du Café Teatro Bertolt Brecht, propice à l’ivresse avec ses vagues du sol au plafond.

Circulaire, bas de plafond, le café Teatro est orné de kitschissimes mosaïques bleu-vert de style pré-psychédélique. Il accueille certes des petites formes théâtrales mais surtout des concerts. Le groupe Interactivo s’y produit une fois par semaine devant tous les hipsters de La Havane, pour la très modique somme de 2 CUC.

C’est probablement pour préserver l’ambiance que les fidèles du lieu l’ont baptisé No Se Lo Digas a Nadie (ne le dis à personne) mais tant pis, je vous dévoile ce secret de polichinelle ! Vous avez une petite idée de l’ambiance dans la vidéo ci-dessous :

La Sala Teatro Tito Junco programme en alternance des compagnies cubaines qui défendent les auteurs contemporains, ou des spectacles de divertissement, voire des comédies musicales. C’est ce grand écart entre les genres et les formats qui fait tout son charme ! La salle est plutôt atypique avec sa disposition en tri-frontal… et son air conditionné régulièrement en panne.


Bertolt Brecht (le vrai) à Cuba

Avant la revolución, le dramaturge et metteur en scène Bertolt Brecht était inconnu en terre cubaine. Mais à partir de 1959 et pour des raisons aussi politiques qu’artistiques, l’auteur de La ópera de los tres centavos y est devenu très populaire.

Dès 1959, Vicente Revuelta dirigeait El alma buena de TseChuan. Et toute une génération d’artistes était prise dans une belle contradiction : émules de Stanislavski , ils trouvaient Brecht au beau milieu de leur chemin révolutionnaire.

En 1962, El que dijo sí y el que dijo no, mis en scène par Umberto Arenal, a été vu par des milliers de téléspectateurs. Brecht a été joué partout, de l’Escambray au Conjunto Dramático de Oriente, à Santiago de Cuba… et un Grupo Teatro Político Bertolt Brecht a œuvré dans les années 70.

Aujourd’hui c’est une histoire d’amour qui dure, bien après que l’aspect didactique de ce théâtre ait été balayé en coulisses…


Malgré une communication sommaire et un système de réservation proche de zéro, le théâtre est toujours plein. À vue de nez¹, le public est composé à 50 % de gens du quartier, 25 % d’étudiants, 24,5 % de gens de la profession et 0,5 % de yuma… moi qui ai la chance de loger juste à côté, j’y suis souvent la seule étrangère.

Mon billet pour Ricardo III, juillet 2018. Eh oui, c’est un bon vieux carnet à souches !
Applaudissements à la fin de RIcardo III de Shakespeare, mise en scène de Jazz Martínez-Gamboa, avec une distribution entièrement féminine.

La synagogue

Et la synagogue me direz-vous ? Siège de la communauté juive de Cuba, cette Gran Sinagoga Bet Shalom ouTemplo Bet Shalom a été construite en 52 (ou 53 selon les sources). Elle est l’œuvre d’un architecte alors très en vue : Aquiles Capablanca, le frère du champion d’échecs. Outre ses fonctions religieuses, elle compte toujours une grande bibliothèque.

À l’origine, elle comportait aussi un restaurant et des salons, petits et grands, où se retrouvaient les familles juives de la capitale. Le Patronato y organisait toutes sortes de festivités et d’activités éducatives. C’est cette partie qui a été vendue à l’État Cubain en 1981 pour en faire un centre culturel laïc et révolutionnaire.

Cérémonie du kindergarten dans le Grand Salon du patronat de la synagogue, aujourd’hui Sala Teatro Tito Junco.
Synagogue Beth Shalom de La Havane, construction du début des années 50, toujours en très bon état et en fonctionnement en 2018.
Une belle étoile de David à l’entrée de la Sala Tito Junco, signe de son usage premier.

Presque 40 ans après cette symbolique séparation de l’église et de l’État, la culture, le divertissement et la religion se partagent toujours ce bâtiment aux deux façades distinctes mais soudées : le théâtre qui ouvre sur la calle Linea tandis que la synagogue donne sur la calle 13. C’est dialectique, ça aurait plu à Bertolt Brecht…


¹ En parlant de nez, je signale que les toilettes (disons plutôt les chiottes) sont particulièrement lamentables. Non pas que cela gâche totalement le plaisir d’aller au théâtre, remarquez… Mais ces sanitaires sont aussi ceux des artistes, donc ça nous renseigne sur leurs rudes conditions de travail.

Pour suivre l’actualité du Brecht, indépendamment de ses problèmes de tuyauterie, rendez-vous sur sa page FB.

clip Interactivo “Baila Con Mi Rumba », Dirigido por Patricia Santa Coloma, con la Fotografía de Javier Pérez Ávila, Edición Eric González Castro, Producciones Almendares. Droits réservés.
clip Interactivo “Baila Con Mi Rumba », Dirigido por Patricia Santa Coloma, con la Fotografía de Javier Pérez Ávila, Edición Eric González Castro, Producciones Almendares. Droits réservés.

L’histoire de la communauté juive de Cuba mériterait au moins un article, mais actuellement je manque de documentation. Bien plus intéressant que ma modeste prose, lisez Hérétiques de Léonardo Padura. Et pour en savoir plus sur l’architecture de la synagogue, voyez cet article de Ecured : Sinagoga Beth Shalom.

Mes infos sur la présence de Brecht dans la production théâtrale cubaine viennent d’un article de Humberto Arenal dans La Jiribilla : Presencia de Bertolt Brecht en el teatro cubano.

Photo à la Une : Le Centro Cultural Bertolt Brecht et ses nombreux spectacles à l’affiche, La Havane, juillet 2018.

2 réflexions sur « Bertolt Brecht à La Havane »

  1. Merci ! Je me suis toujours demandée le rapport entre le théatre et la synagogue ! Et je ne manquerai pas Interactivo la prochaine fois ( mais chut, ne le dis surtout à personne ! ) un beso.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *