Belkis Ayón, rétrospectivement…

Silhouettes sombres et visages fantomatiques peuplent l’œuvre de Belkis Ayón : des yeux grands ouverts dans des visages privés de bouche, qui peuvent voir mais pas raconter ce qu’ils voient. L’artiste, née à La Havane en 1967 et disparue prématurément en 1999, travaillait essentiellement sur une variante de l’estampe nommée collographie et sur les mythes de la religion afro-cubaine Abakuá.

Aujourd’hui, une rétrospective au Museo del Barrio de New York nous donne l’occasion de revenir sur la Vita Breva de cette étoile filante de l’art cubain.

Brève carrière

Entre 1988, date de ses premières expositions, et 1999, date de son suicide, Belkis Ayón a connu une ascension linéaire, de l’ISA au Museum of Modern Art de New York et aux collectionneurs du monde entier.

Mais c’était aussi la Période Spéciale¹ à Cuba, faite de pénuries et d’inquiétudes profondes. Invitée à la Biennale de Venise, elle a dû pédaler jusqu’à l’aéroport José Marti pour pouvoir prendre l’avion qui la déposerait en Europe. Son père suivait derrière avec les œuvres roulées sur le porte bagages de sa  bicyclette chinoise…

Belkis Ayón, La cena, 1991. Collection of The Belkis Ayón Estate, droits réservés.

En 1998, malgré les difficultés, elle avait déjà réalisé pas moins de quatre résidences aux États-Unis et elle était vice-présidente de la section arts plastiques de l’UNEAC. Autant dire : reconnue des deux côtés du Détroit de Floride, une situation pas si courante à l’époque. Elle était aussi passée de la couleur au noir et blanc, palette exclusive de ses dernières œuvres…

Technique sublimée

On admirait à la fois sa maîtrise de la collographie et son choix, culotté, d’explorer l’univers secret de la société Abakuá. La collographie, technique particulière d’estampe, consiste à superposer des matériaux sur une base, puis à encrer le tout. La couleur accroche les reliefs et s’imprime sur le papier après passage sous presse. C’est minutieux et physique à la fois !

Belkis l’a menée à un point de virtuosité extrême : ses compositions sont formées de centaines de découpes de papier plus ou moins absorbant, de matériaux divers, d’écailles posées une à une… Et malgré le format imposé par la presse, elle parvenait à créer des muraux immenses, allant jusqu’à juxtaposer 18 pièces pour n’en former qu’une. On le voit dans ce petit film miraculeusement conservé :

Belkis Ayón Documentary Video Work in Progress  Fowler Museum

Disparition subite

Quelques mois plus tard elle se donnait la mort sans laisser d’explication. La raison pour laquelle cette femme à l’humeur joyeuse et au rire contagieux a choisi de quitter ce monde, demeure un mystère. Rumeurs et théories ont fait suite à la stupeur de son entourage, puis se sont estompées…

Après sa disparition, le gouvernement cubain a déclaré son œuvre « patrimoine culturel »  et aucun tableau n’a pu quitter le pays… pendant plus de quinze ans. On pouvait – on peut toujours – voir des œuvres au Museo Nacional de Bellas Artes, point.

Et puis fin 2014 tout a changé. On ne sait pas si Barack et Raul ont parlé d’art, mais finalement la possibilité d’organiser une rétrospective sur le sol États-Unien s’est fait jour et c’est le Fowler Museum de Los Angeles qui a dégainé le premier en 2016.

Retour à New York

L’exposition que l’on peut voir en ce moment au Museo del Barrio est le prolongement de cet effort, mené conjointement par Cristina Vives, curatrice cubaine, avec Katia Ayón (la sœur de l’artiste) et sa fille Yadira, dépositaires de l’œuvre. Elle répond au doux nom de Nkamé (salutation ou éloge en Abakuá), bien qu’elle soit programmée précisément au moment où des portes récemment ouvertes se mettent à claquer dans un fracas de bêtise et d’ignorance…


Abakuá est une confrérie secrète afro-cubaine composée exclusivement d’hommes, née à l’époque de la traite des humains depuis l’Afrique jusqu’aux côtes de Cuba.

Le mythe fondateur mentionne une unique femme, Sikán, qui découvre par hasard, dans la voix d’un poisson, une connaissance sacrée à laquelle elle n’a pas droit, étant femme. Sommée de garder le silence, elle bravera l’interdit et sera condamnée à mort.

Note de l’auteur : le caractère répétitivement sexiste de tous ces mythes me soûle au plus haut point.


Cristina Vives estime que Belkis utilisait la tradition Abakuá pour exprimer quelque chose de plus intime. Par exemple, convoquer cette culture née de la période esclavagiste pour laisser transparaître son propre ressenti sur les problèmes de genre, d’identité, de violence et de censure. « Mon but est d’attirer l’attention du public sur ses intentions plutôt que sur son usage de l’histoire Abakuá » déclare-t-elle².

Belkis Ayón Untitled, 1996 © Robert Gumbiner Collection, droits réservés.

D’ailleurs les raisons de ce choix artistique ne sont pas évidentes. Belkis avait commencé par lire des livres puis elle a rencontré des pratiquants. Mais elle était athée. Ce qui est sûr par contre – elle l’a déclaré à plusieurs reprises – c’est qu’elle s’identifiait à Sikán, qu’elle plaçait presque toujours au centre de ses compositions, accompagnée du petit poisson qui causa sa révélation et sa perte.

Évidemment, on serait tenté de rapprocher le destin de Belkis de celui d’Ana Mendieta, dont la mort ressemble dramatiquement à son œuvre. Mais ce n’est qu’interprétation superficielle…

Je vois aussi des traces de son esthétique dans celle de René Peña, photographe qui utilise de forts contrastes dans des autoportraits où le noir est celui de son propre corps, le blanc représentant presque toujours les attributs incongrus (voile, théière…) d’une société blanche minée par le racisme.

Belkis Ayon at the Havana Galerie, Zurich, Aug. 23, 1999. Droits réservés.

Je retiendrai surtout qu’en artiste libre, Belkis Ayón creusait cette histoire fondatrice pour créer de toutes pièces une iconographie qui par la suite prendrait son indépendance.

Dans son œuvre, Sikán tient la première place et surtout, elle reste en vie.


¹ « Période spéciale en temps de paix » instaurée à Cuba dans les années 90 après la chute du bloc soviétique.

² À lire pour aller plus loin : article d’Alecia McKenzie et interview de Cristina Vives : Cuban Print Artist Gets a U.S. Solo Retrospective sur le site Swan.

Article El mundo misterioso de Belkis Ayón, de Lidia Hernández Tapia sur le site CubanArtNews.

Article From Cuba, a stolen Myth, de Holland Cotter dans The New York Times.

Et Cuba Was A Canvas For Artist Belkis Ayon, trasncription de l’émission de Nick Miroff sur la radio en ligne NPR.

Photo à la Une : La cena (The supper) 1988. 54 x 118 inches, David Castillo Gallery, droits réservés.


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2 réflexions sur « Belkis Ayón, rétrospectivement… »

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